Section 18
Voilà vos plus sûrs auxiliaires et votre unique sauvegarde contre la Fortune ; mais comme, avant de gagner l’asile qu’ils vous promettent, il vous faut des appuis pour assurer votre marche, je veux en attendant vous montrer les consolations qui vous restent. Jetez les yeux sur mes frères : aurez-vous droit, tant qu’ils vivront, d’accuser la destinée ? Vous possédez en eux deux mérites divers qui doivent faire votre joie : l’un s’est élevé aux honneurs par ses talents ; la philosophie de l’autre les a dédaignés. Reposez votre cœur malade sur la dignité du premier, sur le calme du second, sur la tendresse de tous deux. Je les connais ces frères, et leurs sentiments, les plus intimes. Gallion ne court sa brillante carrière que pour vous en reporter la gloire. Méla ne s’est voué à la retraite et au repos qu’afin d’être mieux à vous. Pour vous protéger comme pour charmer votre vie, la Fortune vous a bien partagée en fils : le crédit de l’aîné peut vous défendre, vous pouvez jouir des loisirs du plus jeune. Ils rivaliseront de dévouement ; et l’amour de leur fils compensera l’absence d’un seul. Oui, j’ose vous le promettre, il ne vous manquera que le nombre. Que vos yeux aussi se reportent sur vos petits-enfants, sur mon fils Marcus en qui tout est si aimable. Point de tristesse qui tienne à sa vue ; point de douleur si vive et si récente qui ne cède à ses insinuantes caresses. Quels pleurs ne tariraient devant sa gaieté ? Est-il une âme serrée par le chagrin que ses gentillesses ne dilatent, que son espièglerie n’entraîne à ses jeux, qui ne soit distraite, arrachée aux pensées les plus absorbantes par ce babil dont personne ne se lasse18 ? Dieux que j’implore, faites qu’il nous survive ! Que la rigueur des destins s’épuise toute et s’arrête sur moi seul ; que toutes les douleurs de la mère frappent sur moi, sur moi toutes celles de l’aïeule ! Soyez tous heureux où le sort vous maintient ; je ne me plaindrai pas qu’on m’ait ravi à mon fils et à mes foyers. Que du moins, victime pour toute ma maison, je ne lui laisse rien à souffrir de plus.
Pressez sur votre sein cette Novatilla qui bientôt vous donnera des arrière-petits-fils ; je l’avais si bien adoptée dans mes affections, qu’après ma perte, et tout en conservant son père, elle pourrait sembler orpheline. Aimez-la pour vous et pour moi. Le sort vient de lui ravir sa mère ; votre tendresse peut, sans effacer ses regrets, faire qu’elle sente moins son isolement. Qu’elle sache de vous régler ses mœurs et son extérieur : les leçons pénètrent plus avant quand elles s’impriment dans un âge encore tendre. Qu’elle prenne goût à vos entretiens ; qu’elle se forme à votre école. Quels dons vous lui ferez, quand vous ne lui donneriez que l’exemple ! Ce devoir solennel sera votre premier remède : les douleurs pieuses comme la vôtre n’ont de distraction possible que la raison, ou une noble tâche à remplir. Je compterais aussi votre père parmi vos grandes consolations, s’il n’était loin de vous. Mais votre cœur vous dira quels sont les intérêts du sien : vous sentirez combien il est plus juste de vous conserver pour lui que de vous sacrifier pour moi. Dans ses accès immodérés, quand la douleur s’emparera de vous, quand elle voudra vous entraîner, songez à votre père. Multipliée pour lui dans vos enfants et vos petits-enfants, vous n’êtes plus son seul bien ; toutefois, comme couronne de son heureuse carrière, il n’a que vous. Lui vivant, ce serait chose impie que de vous plaindre d’avoir trop vécu.