Section 9
IX. « D’où vient donc cette persévérance à gémir sur nous-mêmes, si la nature n’en fait pas une loi ? » C’est qu’on ne voit jamais les maux possibles avant qu’ils n’arrivent ; comme si, privilégié contre eux, on avait pris une voie plus assurée que la foule ; les disgrâces d’autrui ne nous rappellent point qu’elles sont communes à tous. Tant de funérailles passent devant nos demeures, et nous ne pensons pas à la mort ! Nous voyons tant de trépas prématurés ; et sur le berceau de nos fils nous rêvons toges viriles, emplois militaires, paternel héritage où ils nous succéderont ! La subite pauvreté de tant de riches frappe nos regards ; et il ne nous vient jamais à l’esprit que nos richesses aussi sont sur le penchant d’un abîme ! On évite moins la chute dès qu’on est heurté comme à l’improviste : les attaques prévues de loin arrivent amorties. Sachez que vous êtes là, debout, exposée à toutes les atteintes, et que les traits qui percèrent les autres ont sifflé à vos oreilles. Figurez-vous une muraille, une redoute couronnée d’ennemis et rude à gravir, où vous monteriez sans défense : attendez-vous à des blessures, et comptez que de cette hauteur flèches et javelots volant pêle-mêle avec les pierres sont dirigés sur votre personne. En les voyant tomber à vos côtés ou derrière vous dites d’une voix ferme : « Tu ne m’abuseras pas, ô Fortune ! ni trop de sécurité ni négligence ne m’auront perdue, si tu m’écrases. Je sais ce que tu me prépares : tu en as frappé un autre, c’est moi que tu visais. »
Qui jamais a considéré ses biens en homme fait pour mourir ? Qui ose un moment songer à l’exil, à l’indigence, à la mort de ce qui lui est cher ? Qui de nous, averti d’y songer, ne repousse point cela comme un augure sinistre qu’il voudrait détourner sur la tête de ses ennemis ou du donneur d’avis intempestif ? « Je ne croyais pas l’événement possible ! » Dois-tu rien croire impossible de ce que tu sais pouvoir arriver à tant de mortels, de ce que tu vois arrivé à tant d’autres ? Écoute une belle sentence, qui méritait de ne pas se perdre dans les facéties de Publius :
Le trait qui m’a frappé peut frapper tous les hommes
Celui-ci a perdu ses enfants : ne peux-tu pas perdre les tiens ? Celui-là s’est vu condamner : ton innocence est sous le coup du même glaive. Voici l’erreur qui nous aveugle et nous ôte notre vigueur d’hommes : nous souffrons ce que nous ne pensions jamais devoir souffrir. C’est désarmer les maux présents que d’avoir prévu qu’ils viendraient.