Section 8
XXVII. Je n’irai pas jusqu’à vous conseiller de composer, avec cette grâce qui vous est propre, des fables et des apologues dans le goût d’Ésope, genre que n’a pas essayé le génie romain. Il est difficile, sans doute, à une âme si rudement frappée, d’aborder tout à coup des exercices de pur agrément ; toutefois soyez sûr qu’elle est déjà raffermie et rendue à elle-même, si de productions plus austères elle peut descendre à de moins graves études. Car votre imagination, quoique souffrante encore et en lutte contre elle-même, sera distraite par le sérieux même des choses où elle s’appliquera ; mais celles qui demandent à l’écrivain un front déridé vous répugneront, tant que vous n’aurez pas retrouvé toute votre assiette. Commencez donc par des sujets sévères, pour vous détendre ensuite sur de plus riants.
Ce sera aussi un grand soulagement de vous demander souvent à vous-même : « Est-ce pour moi que je m’afflige ou pour celui qui a cessé d’être ? Si c’est pour moi, plus de mérite dans la faiblesse dont je me pare ; et ma douleur, excusable seulement si elle part d’un noble motif, dès qu’elle a l’intérêt en vue, n’est plus de la piété fraternelle. Or rien ne sied moins à l’honnête homme que de calculer à la mort d’un frère. Si c’est sur lui que je pleure, je dois admettre l’une de ces deux choses : ou il ne reste aux morts aucun sentiment, et mon frère, échappé à toutes les disgrâces de la vie, se retrouve aux lieux où il était avant de naître, libre de tout mal, sans crainte, sans désir, sans souffrance aucune ; quelle est alors cette folie de nourrir une douleur sans fin pour qui n’en éprouvera jamais ? Ou le trépas nous laisse encore quelque sentiment, et ainsi l’âme de mon frère, renvoyée comme d’une longue prison, jouit enfin d’elle-même, de son indépendance, du spectacle de la nature ; et tandis qu’il regarde d’en haut les choses de la terre, il contemple aussi de plus près les célestes mystères dont il a si longtemps et vainement cherché la clef. Pourquoi me consumé-je à regretter un frère qui est heureux Ou qui n’est plus ? Pleurer un heureux serait l’envier, pleurer le néant est folie. »