Section 7
XXVI. Mille choses vous sont interdites qui sont permises à l’humble mortel perdu dans son obscur recoin. C’est une grande servitude qu’une grande fortune. Aucune de vos actions ne vous appartient : tant de milliers d’audiences à donner, tant de requêtes à mettre en ordre, les torrents d’affaires qui affluent vers vous de tous les points du globe, et sur lesquelles, selon leur rang, vous devez appeler la pensée du maître du monde, tout cela exige une entière vigueur dans la vôtre. Oui, il vous est interdit de pleurer, afin de pouvoir écouter la foule de ceux qui pleurent, Pour essuyer les larmes de ceux dont la détresse cherche à aborder la pitié du plus doux des empereurs, il faut d’abord sécher les vôtres. Vous dirai-je enfin un remède qui pour vous ne sera pas le moindre ? quand vous voudrez oublier tout, songez à César : considérez de quel dévouement, de quel zèle vous devez payer sa bienveillance ; vous sentirez qu’il ne vous est pas plus accordé de ployer sous le faix qu’à celui dont les épaules, si l’on en croit la tradition mythologique, supportent la voûte céleste. Et César lui-même, à qui tout est permis, par cela seul est loin de pouvoir tout se permettre. Toutes les familles sont protégées par ses veilles, le repos public par son travail, les jouissances et les loisirs de tous par sa soigneuse activité. Du jour où César s’est voué au bonheur du monde, il s’est ravi à lui-même ; et comme aux astres qui poursuivent leurs cours sans fin comme sans relâche, il lui est défendu de s’arrêter jamais, de disposer d’un seul instant. Dans une certaine mesure, la même nécessité vous commande, vous arrache au soin de vos intérêts, à vos goûts personnels.
Tant que César gouverne la terre, vous ne pouvez vous consacrer ni au plaisir, ni à la douleur, ni à aucune autre chose : vous vous devez tout au souverain. Et que dis-je ? puisque César, vous l’avouez hautement et sans cesse, vous est plus cher que votre vie, tant qu’il respire, vous ne sauriez sans injustice vous plaindre de la Fortune. Lui vivant, tous les vôtres respirent : vous n’avez rien perdu, vos yeux doivent être secs, sereins même : vous trouverez tout en lui, il vous tient lieu de tout. Il répugnerait trop à votre sagesse, à votre âme sensible et reconnaissante, de méconnaître votre félicité jusqu’à oser pleurer quelque chose tant que vit César.
Je vous indiquerai encore un autre remède, non sans doute plus puissant, mais d’un usage plus familier. C’est sous votre toit que le chagrin menace de vous saisir au retour, car en présence de votre divinité, il ne saurait trouver accès : César remplira toute votre âme ; une fois loin de lui, la douleur, comme trouvant l’occasion, tendra des pièges à votre isolement, et peu à peu se glissera dans cette âme livrée au repos. Ne souffrez donc pas qu’un seul de vos instants soit inoccupé : qu’alors vos muses chéries, si longtemps et si fidèlement aimées, vous payent de retour ; qu’elles réclament leur zélateur et leur pontife ; passez de longues heures avec Homère et Virgile qui ont bien mérité du genre humain, comme vous de toutes les nations et d’eux-mêmes, vous qui les fîtes connaître à tant d’hommes pour lesquels ils n’avaient point écrit. Ne redoutez rien pour tous les moments que vous aurez mis sous leur sauvegarde. Et surtout rédigez l’histoire des faits de votre empereur, pour que tous les siècles les apprennent par un témoignage domestique : lui-même, pour la forme et le plan de ces annales, vous donnera et la matière et l’exemple.