Section 7
VII. « Mais il est naturel de regretter les siens. » Qui le nie, tant que les regrets sont modérés ? L’absence, et à plus forte raison la mort de qui nous est cher, est nécessairement douloureuse et serre le cœur des plus résolus. Mais le préjugé nous entraîne plus loin que ne commande la nature. Voyez comme chez la brute les regrets sont véhéments, et pourtant combien ils passent vite. La vache ne fait entendre ses mugissements qu’un ou deux jours ; la cavale ne continue pas plus longtemps ses courses vagues et insensées. Quand la bête féroce a bien couru sur la trace de ses petits et rôdé par toute la forêt, après qu’elle est mainte fois revenue au gîte pillé par le chasseur, sa douleur furieuse est prompte à s’éteindre. L’oiseau qui voltige avec des cris si aigus autour de son nid dépeuplé, en un moment redevient calme et reprend son vol ordinaire. Il n’est point d’animaux qui regrettent longtemps leurs petits : l’homme seul attise sa douleur et s’afflige, non en raison de ce qu’il éprouve, mais selon qu’il a pris parti de s’affliger. Ce qui prouve qu’il n’est pas naturel de succomber à ces deuils, à ces déchirements, c’est qu’ils sont plus douloureux à la femme qu’à l’homme, plus aux barbares qu’aux peuples de mœurs douces et civilisées, plus aux ignorants qu’aux esprits éclairés. Or ce qui tient sa force de la nature reste identique dans tous les êtres.
Évidemment donc ce qui est si variable n’est point naturel. Le feu brûlera qui que ce soit, à tout âge et en tout pays, les hommes comme les femmes ; le fer manifestera sur tout corps vivant sa propriété de trancher : pourquoi ? parce qu’il l’a reçue de la nature, qui ne fait acception de personne. La pauvreté, le chagrin, l’ambition affectent diversement les hommes, plus ou moins imbus qu’ils sont du préjugé ; et la faiblesse, l’impatience nous viennent d’avoir, à l’avance, cru terrible ce qui ne l’est point.