Section 6
XXV. Un autre moyen de vous préserver des excès de l’affliction, c’est de réfléchir que rien de ce que vous faites ne peut rester secret. Une grande tâche vous fut imposée par le suffrage de l’univers: osez la remplir. Vous êtes entouré de tout un essaim de consolateurs qui épient l’intérieur de votre âme et tâchent de surprendre jusqu’où va sa force contre la douleur, et si vous n’êtes habile qu’à user de la bonne fortune, et si vous sauriez souffrir en homme l’adversité ; tous les yeux observent les vôtres. Tout est permis à ceux dont les affections peuvent se cacher ; pour vous, le moindre mystère est impossible : la fortune vous expose au grand jour ; le monde entier saura de quel air vous aurez reçu cette blessure, si au premier choc vous avez baissé l’épée, ou si vous êtes demeuré ferme. Désormais, au poste élevé où l’amitié de César et votre gloire littéraire vous ont mis, nul acte vulgaire ne vous sied, nulle faiblesse de cœur. Or quoi de plus faible et de moins viril que de se laisser miner au chagrin ? Vous êtes, dans un deuil égal, moins libre que vos frères ; bien des choses vous sont défendues par l’opinion qu’on a conçue de vos talents et de votre caractère : et combien l’on exige, combien l’on attend de vous ! Si vous aviez fait vœu d’entière indépendance, fallait-il attirer sur vous les regards de tous ? Il vous faut maintenant remplir les belles promesses que vous avez faites aux admirateurs de votre génie, à ceux qui en transcrivent les productions, à tous ceux qui, s’ils n’ont pas besoin de vos puissantes faveurs, ont besoin des fruits de votre plume. Ils en sont les dépositaires : vous ne pouvez donc rien faire d’indigne des vertus et des lumières qui s’annonçaient en vous, sans qu’une foule d’hommes aient regret de vous avoir admiré. Vous n’avez pas le droit de vous affliger sans mesure ; et ce n’est pas le seul qui vous soit ravi : vous n’auriez pas droit de prolonger votre sommeil une partie du jour, de fuir le tourbillon des affaires pour le loisir et la paix des champs, de vous délasser, par un voyage d’agrément, des assidus travaux d’un poste laborieux, de vous récréer l’esprit par des spectacles variés, de régler à vos fantaisies l’emploi d’une journée.