Section 5
XXIV. Est-il un homme dans tout l’univers qui se fasse une joie de votre deuil ? je dirai hardiment que non. Eh bien, ces mêmes dispositions que nul ne nourrit contre vous, les supposez-vous à votre frère ? croyez-vous qu’il veuille votre mal, votre supplice, vous arracher à vos travaux, c’est-à-dire à vos études, et à César ? Cela n’est pas vraisemblable. Il vous a aimé comme un frère, vénéré comme un père, honoré comme son supérieur : il vous demande des regrets, non du désespoir. Pourquoi donc vous complaire dans l’affliction qui vous consume, quand votre frère, s’il reste chez les morts quelque sentiment, désirerait la voir finir ? S’il s’agissait d’un frère moins tendre, dont le cœur fût moins sûr, je réduirais tout à une hypothèse et je dirais : Ou votre frère exige de vous des souffrances et des pleurs sans fin, alors il est indigne de tant d’affection ; ou il est loin de les vouloir, et il faut renoncer à une douleur inefficace pour tous deux : à un cœur dénaturé de tels regrets ne sont pas dus ; un cœur aimant les refuserait. Mais la tendresse de celui-ci vous fut trop bien prouvée : tenez pour certain que la plus vive peine qu’il pût ressentir serait de vous voir pour lui dévoré d’amertumes, et vos yeux, qui le méritent si peu, condamnés sans relâche à se remplir tour à tour et à s’épuiser de larmes. Mais voici surtout ce qui doit épargner à votre tendresse des gémissements superflus : songez aux frères qui vous restent et que vous devez instruire d’exemple à se roidir sous l’injuste main qui les frappe. Les grands capitaines, après un échec, affectent à dessein de la gaieté, et déguisent leur position critique sous un semblant de satisfaction, de peur qu’en voyant leur chef consterné, le courage des soldats ne s’abatte : tel est maintenant votre devoir. Prenez un visage qui démente l’état de votre âme, et, s’il se peut, bannissez entièrement vos douleurs : sinon, concentrez-les, contenez-en jusqu’aux symptômes ; ayez soin que vos frères se règlent d’après vous ; ils jugeront bienséant tout ce qu’ils vous verront faire, et leurs sentiments se régleront sur votre visage. Vous devez être et leur consolation et leur consolateur ; pourrez-vous retenir leurs plaintes, si vous laissez un libre cours aux vôtres ?