Section 4
IV. Je ne vous mènerai pas à cette rigide école qui veut qu’on s’arme, dans des malheurs humains, d’une dureté inhumaine, et qu’une mère ait les yeux secs le jour même des funérailles d’un fils7.Prenons tous deux le bon sens pour arbitre et posons-nous cette question : « Que faut-il que soit la douleur ? ou grande ou éternelle ? » Ici, je n’en doute pas, l’exemple de Livie que vous avez vue de près et vénérée, sera préféré par vous. Elle vous appelle à ses conseils : dans la première ferveur de son deuil, quand l’affliction est le plus impatiente et rebelle, Livie s’abandonna aux consolations d’Aréus, le philosophe de son mari8, et confessa que cet homme avait beaucoup fait pour elle, plus que le peuple romain qu’elle ne voulait pas attrister de sa tristesse, plus qu’Auguste, qui chancelait privé de son second appui, et n’avait pas besoin que le deuil des siens vînt l’accabler ; plus enfin que Tibère son fils, dont la tendresse lui fit éprouver, après cette perte prématurée et tant regrettée des peuples, que c’était le nombre plutôt que l’amour de ses enfants qui lui manquait. J’imagine que, près d’une femme si jalouse de maintenir sa renommée, Aréus dut entrer en matière et débuter de la sorte :
« Jusqu’à ce jour, Livie (autant du moins que je puis le savoir, moi, l’assidu compagnon de votre époux, initié par lui non-seulement aux faits qu’on laisse connaître au public mais aux plus secrets mouvements de vos âmes), vous avez pris garde de ne pas offrir en vous la moindre prise à la censure. Sur les plus grandes choses, et même sur les plus petites, vous vous êtes observée de manière à jamais n’avoir besoin de l’indulgence de la renommée, ce juge indépendant des princes. Et je ne sache rien de plus glorieux au rang suprême que d’accorder des milliers de grâces, et de n’en demander aucune. Suivez donc ici encore votre belle coutume ; ne hasardez rien dont vous puissiez dire : « Que ne l’ai-je pas fait, ou que ne l’ai-je fait autrement ? »