Section 3
III. Livie s’était vu ravir son fils Drusus, qui eût été un grand prince, qui était déjà un grand capitaine. Il avait pénétré jusqu’au fond de la Germanie, et planté les aigles romaines en des lieux où l’on savait à. peine qu’il fût des Romains. Il était mort vainqueur en pleine expédition ; et les ennemis même l’avaient respecté malade, avaient signé une trêve en son honneur et n’osaient souhaiter un accident pour eux si prospère. À la gloire de cette mort, reçue pour la république, se joignaient les regrets immenses des citoyens, des provinces, de l’Italie entière à travers laquelle, escortées des municipes et des colonies accourues à la cérémonie lugubre, ses funérailles furent menées triomphalement jusque dans Rome4. La mère n’avait pu recevoir du fils l’adieu suprême et la douceur du dernier baiser. Après avoir, durant une longue route, suivi ces dépouilles si chères et vu brûler dans toute l’Italie tant de bûchers, qui, à chaque pas, semblaient renouveler sa perte et irritaient sa blessure, Livie, dès qu’elle eut porté Drusus dans la tombe, y déposa son chagrin avec lui : son affliction fut mesurée et non moins digne de l’épouse de César que légitime pour une mère5. Aussi ne cessa-t-elle de célébrer le nom de son fils, de multiplier partout son image en public, en particulier, de parier et d’entendre avec charme parler de lui, tandis qu’on ne pouvait rappeler et honorer le souvenir de Marcellus sans se faire un ennemi de sa mère. Choisissez de ces deux exemples lequel vous paraît le plus louable. Suivre le premier, ce serait vous retrancher du nombre des vivants, prendre en aversion les enfants d’autrui, les vôtres, celui même que vous pleurez, être pour les mères une rencontre de sinistre augure, rejeter tout plaisir honnête et licite comme messéant à votre infortune, haïr la lumière, maudire votre âge qui ne vous plonge pas assez vite au tombeau, et, faiblesse des plus indignes qui répugne trop à vos sentiments connus par de plus nobles traits, ce serait faire voir que vous ne voulez plus vivre et que vous n’osez mourir. Mais si vous prenez pour modèle la courageuse Livie, vous serez dans le malheur plus retenue, plus résignée, et ne vous consumerez pas de mille tourments. Quelle folie en effet dese punir de ses misères, de les aggraver par un mal nouveau ? Cette sévérité de mœurs, cette réserve qui fut la règle de toute votre vie, vous y serez fidèle encore aujourd’hui ; car la douleur aussi a sa modestie6. Pour assurer à votre fils un digne et plein repos, ne cessez de répéter son nom, de penser à lui : vous le placerez dans une sphère meilleure si son image, comme autrefois sa personne, se présente à sa mère sous les traits du bonheur et de la sérénité.