Section 26
XXVI. Figurez-vous, ô Marcia ! entendre du haut des célestes voûtes la voix de ce père qui eut sur vous l’autorité que vous aviez sur votre fils. Ce n’est plus cette amère parole qui déplorait nos guerres civiles, et par laquelle les prescripteurs furent à jamais proscrits dans l’histoire ; c’est un langage plus sublime encore, digne du lieu d’où il parle : « Pourquoi, ma fille, t’enchaîner à de si longs ennuis ? D’où vient une telle ignorance du vrai, qui te fait croire ton fils iniquement traité, parce qu’il a pris en dégoût la vie et s’est retiré vers ses pères ? Ne sais-tu point par quels orages la fortune bouleverse toutes choses ; qu’elle ne prête ses faveurs et son indulgence qu’à ceux qui ont avec elle le moins d’engagements ? Te citerai-je ces rois dont le bonheur eût été complet, si la mort fût venue plus tôt les soustraire aux maux qui allaient suivre ? Et ces capitaines romains, dont la gloire serait sans ombre39 si l’on ôtait quelque chose à leurs jours ? Et ces héros, ces illustres têtes formées pour le glaive du bourreau militaire ? Regarde ton père et ton aïeul, ton aïeul livré à la merci d’un assassin étranger ; je n’ai, moi, souffert qu’aucune main touchât à ma personne, et, m’abstenant de toute nourriture, j’ai fait voir combien j’étais fier du courage qui dicta mes écrits. Faut-il que, dans notre famille, celui-là soit le plus longtemps pleuré, dont la mort est la plus heureuse ? Ici toutes les âmes ne forment qu’une âme ; et nous reconnaissons hors de l’épaisse nuit qui vous environne, que rien chez les hommes n’est, comme ils le pensent, ni désirable, ni élevé, ni magnifique : tout y est bassesse, misère, anxiété ; et quelle mince parcelle on y voit de notre lumière ! Ajouterai-je qu’ici point d’armées ennemies qui s’entre-choquent avec fureur ; point de flottes qui se brisent les unes contre les autres ? On n’y prépare, on n’y rêve point le parricide ; des tribunaux n’y retentissent point tout le jour de procès : ici rien de caché, la pensée est sans voile, le cœur sans replis, la vie à découvert et sous les regards de tous ; nous embrassons l’avenir et le passé des âges. Je bornais ma gloire à tracer les annales d’un siècle, d’un coin retiré du monde, les faits d’une poignée d’hommes : que de siècles maintenant, quelle suite et quel enchaînement de générations dans toute la somme des années je suis maître de contempler ! Je puis voir quels empires doivent naître et quels doivent s’écrouler, la chute de cités fameuses, les nouvelles incursions des mers. Car, si tu peux trouver à tes regrets une consolation dans la commune destinée, sache que rien de ce qui est ne doit demeurer en place. Le temps abattra tout, emportera tout avec lui, et se jouera non-seulement des hommes, cette portion si chétive de son capricieux empire, mais des lieux, des contrées entières, des grandes divisions du globe, balayera des montagnes, fera plus loin surgir dans les airs des rochers inconnus, absorbera des mers, déplacera le cours des fleuves, et rompant les communications des peuples, dissoudra les sociétés et la grande famille des humains. Ailleurs il engloutira les villes dans des gouffres béants, ou le sol s’ébranlera pour les renverser : de ses flancs s’exhalera la peste ; l’inondation couvrira les terres habitées ; tout être vivant périra dans le monde submergé ; et une vaste conflagration viendra dévorer et réduire en cendres ce qu’auront épargné40 les eaux. Et lorsque l’heure sera venue où la création doit s’éteindre pour se renouveler, elle-même se brisera par ses propres forces ; les astres heurteront les astres ; toute matière s’embrasera, et tous ces grands luminaires, qui brillent dans un si bel ordre, formeront la flamme d’un seul incendie. Nous aussi, âmes fortunées, qui avons pour lot l’éternité, quand il semblera bon à Dieu de refondre cet univers, dans l’immense écroulement, nous-mêmes, faibles débris de plus, nous rentrerons au sein des éléments primordiaux. Heureux ton fils, ô Marcia ! il est déjà initié à ces mystères ! »