Section 24
XXIV. Croyez-moi, comptez les vertus, non les années de votre fils, il aura bien assez vécu. Demeuré orphelin, il fut sous la surveillance de ses tuteurs jusqu’à sa quatorzième année, et sous la vôtre toute sa vie. Bien qu’il eût une maison à lui, il ne voulut pas quitter le toit maternel. Lui qui par son âge, sa taille, sa noble figure et l’ensemble d’une constitution forte était fait pour les camps, il refusa la carrière des armes pour ne pas se séparer de vous. Calculez, Marcia, combien de mères voient rarement leurs enfants, dès qu’elles habitent d’autres demeures qu’eux ; songez que d’années perdues pour elles et passées dans l’anxiété tant qu’elles ont leurs fils aux armées, et voyez quel long espace de temps dont vous n’avez rien perdu ! Jamais votre fils ne s’est éloigné de vos yeux ; c’est sous vos yeux que l’étude a formé cet esprit supérieur fait pour égaler son aïeul, s’il n’eût été retenu par la modestie, qui trop souvent imposa aux progrès du génie le frein du silence. Jeune, et d’une beauté peu commune, parmi cette multitude de femmes qui s’étudient à corrompre les hommes, il ne se prêta aux espérances d’aucune ; et l’impudeur de quelques-unes ayant été jusqu’à lui faire des avances, il rougit, comme d’une faute d’avoir plu. Cette pureté de mœurs le fit, à peine adolescent, juger digne du sacerdoce : le suffrage maternel l’appuyait sans doute ; mais le crédit même de sa mère ne devait prévaloir que pour un candidat méritant.
Faites-le revivre en vous par la contemplation de ses vertus, qu’il vous semble à présent plus que jamais à vous ; il n’a plus rien qui le distraie de sa mère ; désormais plus de sollicitudes ni de chagrins à cause de lui. Tout ce que vous pouviez pleurer d’un si bon fils, vous l’avez pleuré ; le reste est à l’abri du sort et pour vous plein de charmes, si vous savez jouir de ce fils, si ce qu’il y eut en lui de plus précieux est bien compris par vous. Son image seule a péri, et son image peu ressemblante ; lui, maintenant immortel, en possession d’un état meilleur, débarrassé de fardeaux étrangers, il est tout à lui-même. Ces os, que vous voyez entourés de muscles, cette peau qui les recouvre, ce visage, ces mains, ministres du corps, et enfin toute l’enveloppe humaine, ne sont qu’entraves pour l’âme et que ténèbres. Elles accablent l’esprit, elles l’offusquent, le souillent et, le détournant du vrai, son domaine, le plongent dans le faux : toutes ses luttes sont contre cette37 chair qui lui pèse, qui tend à l’enchaîner et à l’abattre. Il veut s’élancer aux régions d’où il est sorti, où l’attendent l’éternelle paix et, après le chaos et la nuit, le spectacle de la pure lumière.