Section 20
XX. Oh! combien s’aveuglent sur leurs misères ceux qui ne bénissent pas la mort comme la plus belle institution de la nature ! Soit qu’elle vienne clore une destinée prospère ; soit qu’elle chasse le malheur présent ; soit qu’elle éteigne le vieillard ou rassasié ou las de vivre ; soit qu’au printemps de l’âge, durant ses rêves de félicité, elle tranche l’homme en sa fleur ; soit qu’elle rappelle l’enfance avant les rudes journées du chemin, la mort qui pour tous est le terme, pour beaucoup le remède, que souhaitent quelques-uns, ne mérite jamais mieux de nous que lorsqu’elle n’attend pas qu’on l’invoque. Elle affranchit l’esclave en dépit du maître, dégage le captif de sa chaîne et tire de prison ceux qu’une ombrageuse tyrannie y retenait sans pitié; elle montre à l'exilé, dont la pensée et les regards sont incessamment tournés vers la patrie, qu’il importe peu près de quelles cendres dormiront les nôtres. Si la Fortune a mal réparti des biens communs à tous ; si, de deux êtres nés égaux, elle a livré l’un en propriété à l’autre, la mort rétablit pleinement l’égalité. Chez elle on ne fait rien de par le caprice de personne ; chez elle on ne sent point la bassesse de son état ; c’est elle dont la porte est ouverte à tous ; c’est elle, ô Marcia ! que votre père a tant désirée ! Non, grâce à elle, ce n’est plus un supplice d’être né ; grâce à elle, les menaces du sort ne m’abattront point ; mon âme sera sauve et gardera la royauté d’elle-même. Je sais où en appeler. Je vois chez les tyrans des croix de plus d’une espèce, variées à leur fantaisie : l’un suspend ses victimes la tête en bas, l’autre les empale ; d’autres leur étendent les bras sur une potence. Je vois leurs chevalets, leurs verges sanglantes, et pour chaque membre et chaque articulation autant d’instruments de torture ; mais je vois aussi la mort. Plus loin ce sont des ennemis sanguinaires, des citoyens despotes ; mais à côté je vois la mort. La servitude n’est plus si fâcheuse quand, dégoûté du maître, on n’a qu’un pas à faire pour se voir libre. Contre les injures de cette vie, j’ai le bienfait de la mort. Songez combien il est heureux de mourir à propos et à combien d’hommes il en a coûté d’avoir24 trop vécu ! Si Cn. Pompée, l’honneur et la colonne de l’État, eût été enlevé dans Naples par la maladie, il fût mort sans contredit le premier citoyen de la république. Et quelques jours de plus l’ont précipité de ce faîte de gloire ! Il a vu, lui présent, ses légions taillées en pièces ; et d’une bataille où le sénat formait la première ligne (qu’ils durent gémir, ceux qui restèrent !), le général a survécu. Il a vu le bourreau égyptien ; cette tête sacrée pour les vainqueurs, il l’a présentée au vil satellite. Au reste, l’eût-on épargné, qu’il se fût repenti d’avoir la vie sauve : quoi de plus honteux pour Pompée que de vivre par la grâce d’un roi !
Et Cicéron, si alors qu’il sut détourner les poignards de Catilina dirigés à la fois sur lui et sur la république; si à cette heure il fût mort, libérateur et sauveur de Rome ; s’il eût suivi sa fille au tombeau, il eût pu y emporter encore le titre d’heureux. Il n’eût point vu le couteau levé sur la tête des citoyens, les bourreaux se partageant les biens des victimes qui payaient les frais de leur mise à mort, les dépouilles des consulaires vendues à l’encan, l’État affermant les massacres et les brigandages, tant de guerres, tant de rapines, tant de Catilinas.
Si M. Caton, à son retour de Chypre, où il venait de régler la succession d’un roi, avait été englouti par la mer, même avec les trésors qu’il rapportait, qui allaient solder la guerre civile, n’eût-ce pas été un bonheur pour lui ? Il serait mort du moins avec la pensée que nul n’aurait osé commettre le crime devant Caton. Hélas ! quelques années de plus ont contraint ce grand homme, né pour faire de tous des hommes libres comme lui, à fuir César et à suivre Pompée.
Disons-le : ce n’est point un malheur pour votre fils d’être mort jeune : le trépas lui a même fait remise de tous maux à venir. — Vous dites « qu’il a péri trop tôt et avant l’âge ! » Mais supposons qu’il ait vécu davantage ; mesurez la plus longue carrière qui soit donnée à l’homme, que c’est peu ! Né pour une si brève durée, pour céder vite la place à d’autres, qui arrivent au même titre, il s’en vient préparer leur gîte. Je parle de la vie humaine qui, on le sait, se déroule avec une incroyable célérité ; mais voyez ces villes qui comptent des siècles, et calculez combien peu ont subsisté les plus fières de leur antiquité. Tout ce qui est de l’homme est court et périssable et ne tient aucune place dans l’infini des temps. Ce globe avec ses peuples, ses villes, ses fleuves, l’océan qui l’embrasse n’est pour nous qu’un point, comparé à l’univers : notre existence est moindre qu’un point auprès de l’ensemble des temps, plus vaste que cet univers, puisque, dans l’espace qu’ils lui ouvrent, il revient tant de fois sur lui-même. Qu’importe donc d’étendre une chose dont le prolongement, quelque loin qu’il aille, n’est guère plus que rien ? Il n’est de longue vie que celle qui a suffi à sa tâche. Quand vous me citeriez les Sibylles et les hommes dont la longévité est un souvenir de tradition ; quand vous supputeriez leurs cent, leurs cent dix années ; que votre pensée se porte à l’éternité, la différence sera nulle de l’âge le plus court au plus long, si vous comparez l’espace qu’ont vécu ces hommes à tout celui qu’ils n’ont point vécu. Votre fils d’ailleurs n’est point mort avant le temps : il a vécu autant qu’il a dû vivre ; il ne lui restait plus rien au delà. L’époque de la vieillesse n’est pas la même pour tous les hommes, que dis-je ? n’est pas la même pour tous les animaux. En quatorze ans, chez quelques-uns de ceux-ci, la vie est épuisée, et le plus long période pour eux est pour l’homme le premier. Rien de plus inégal que la mesure des destinées ; nul ne meurt trop tôt, dès qu’il n’était pas créé pour vivre plus. Le terme à chacun est fixé : il restera toujours au même point ; il n’est soins ni faveur qui puissent le reculer ; et pour le reculer, votre fils n’eût pas voulu se tourmenter de soins et de calculs. Il a eu sa part.
…Et de sa course il a touché le but.
Rejetez donc l’accablante pensée qu’il eût pu vivre davantage. La trame de ses jours n’a pas été brusquement rompue : c’est chose où le hasard n’intervient jamais ; chacun est payé de ce qui lui fut promis. Le destin suit son impulsion propre, et n’ajoute ni ne retranche à ses premiers engagements : nos vœux, nos affections n’y peuvent rien. Chacun aura tout ce qui, le premier jour, lui fut assigné. Du premier moment qu’on voit la lumière, on est entré dans le chemin de la mort, on s’est rapproché du terme fatal ; et ces mêmes années dont s’enrichissait la jeunesse, la vie s’en appauvrissait.
Une illusion nous berce et nous fait croire à tous qu’on ne penche vers la tombe que déjà vieux et courbé par les ans, tandis que l’enfance dès l’abord, puis la jeunesse et tous les âges nous y poussent. La fatalité fait son œuvre : elle nous dérobe le sentiment du trépas qui, pour mieux masquer ses approches, se déguise sous le nom d’existence. La première enfance n’est déjà plus au second âge qu’absorbe à son tour la puberté ; de pubère on devient jeune homme ; le jeune homme disparaît dans le vieillard. Chaque progrès, à le bien prendre, est une décadence.