Section 2
II. Voyez combien je me suis promis de vous trouver facile : je compte obtenir sur vous plus d’empire que la douleur, toute-puissante chez les malheureux. Je ne veux point d’abord l’attaquer de front, mais lui aider plutôt, lui fournir de nouveaux stimulants ; je veux rompre tout appareil et rouvrir ce qui déjà peut s’être fermé. « Quel genre de consolation est-ce là ? dira-t-on : faire revivre des maux effacés, et placer l’âme en face de toutes ses infortunes, lorsqu’à peine elle suffit à une seule ! » Mais qu’on y réfléchisse : tout mal assez pernicieux pour s’accroître en dépit des remèdes le plus souvent cède à la méthode contraire. Oui, je remettrai sous vos yeux toutes les afflictions, toutes les scènes lugubres de votre vie ; je n’agirai pas mollement avec vous, j’emploierai le fer et le feu, et par là qu’obtiendrai-je ? Que votre âme, déjà victorieuse de tant d’assauts, rougira d’endurer si mal une dernière, une seule atteinte après tant de cicatrices. Laissons les pleurs et les gémissements sans fin à ces âmes timides, qui amollies au sein d’une longue prospérité s’affaissent au choc de la moindre disgrâce ; mais ceux dont chaque pas dans la vie fut marqué par une infortune, doivent essuyer les plus rudes attaques avec une ferme et inébranlable constance. La continuité du malheur a du moins cet avantage, qu’à force de tourments elle finit par endurcir. La fortune vous a sans relâche accablée de maux inouïs : elle n’a pas même excepté l’heure de votre naissance. Vous perdîtes votre mère dès que vous fûtes arrivée au jour, ou plutôt même en y arrivant, exposée pour ainsi dire sur le seuil de la vie. Élevée sous les lois d’une marâtre, votre soumission, il est vrai, votre piété toute filiale l’ont obligée à se montrer mère pour vous ; mais Une bonne marâtre coûte toujours cher. L’oncle le plus tendre, le meilleur et le plus courageux des hommes vous est ravi alors que vous attendiez sa venue ; et le destin, craignant que des rigueurs moins rapprochées ne vous soient trop légères, vous enlève dans le même mois un époux chéri qui vous a rendue mère de trois enfants. Quand vous pleuriez votre oncle, cet autre sujet de larmes vous est annoncé, et tous vos fils se trouvent absents ; comme si vos maux s’étaient à dessein accumulés sur le même moment pour que vous n’eussiez pas où reposer votre douleur. Pour ne point parler des périls, des alarmes sans nombre qui n’ont cessé de vous assaillir sans vous vaincre, naguère sur ce même sein qu’ils venaient de quitter, vous avez recueilli3 les cendres de trois petits-fils. Vingt jours après que mon fils expiré dans vos bras eut avec vos derniers baisers reçu de vous les honneurs funèbres, vous apprenez que je vous suis ravi. Il vous manquait jusque-là de porter le deuil des vivants.