Section 2
II. Je sais que toute consolation commence par des préceptes pour finir par des exemples. Il est bon parfois de changer cette méthode : on ne doit pas traiter de même tous les esprits. Les uns cèdent à la raison ; aux autres il faut opposer de grands noms, une autorité qui ne leur laisse plus l’esprit libre, qui les éblouisse et leur impose. Pour vous, je mettrai sous vos yeux deux illustres exemples de votre sexe et de votre époque, une femme qui s’est livrée à tout l’entraînement de sa douleur, une autre qui, frappée par un semblable coup, mais perdant davantage, ne laissa pas toutefois au malheur un long pouvoir sur son âme et sut bien vite la rétablir dans son assiette. Octavie et Livie, l’une sœur, l’autre épouse d’Auguste, avaient toutes deux vu périr un fils à la fleur de l’âge et toutes deux l’espoir légitime qu’il régnerait un jour. Octavie avait perdu Marcellus, gendre et neveu d’un prince qui déjà se reposait sur lui, qui l'allait charger du fardeau de l’empire. Jeune, actif d’esprit, d’un talent plein de vigueur ; et puis d’une tempérance, d’une retenue de mœurs qui à son âge, qui dans son rang méritaient plus qu’une médiocre admiration ; patient dans les travaux, ennemi des voluptés, quelque tâche que lui imposât son oncle, quoi qu’il voulût pour ainsi dire édifier sur Marcellus, Marcellus eût pu y suffire. C’était un digne choix, une. base que rien n’eût fait céder. Tant que sa mère lui survécut, elle ne cessa de pleurer et de gémir, elle ne souffrit aucune parole qui eût pour but de la soulager, ni rien qui pût seulement la distraire. Tout entière à son deuil, absorbée par cette seule pensée, elle fut le reste de sa vie ce qu’on l’avait vue au convoi de son fils, non qu’elle n’osât se relever de son abattement ; mais repoussant ce qui l’y eût aidée, elle croyait perdre deux fois son fils si elle renonçait à ses larmes. Elle ne voulut avoir aucun portrait de cet être tant chéri, ni qu’on parlât jamais de lui devant elle. Elle avait pris en aversion toutes les mères et détestait surtout Livie, dont le fils semblait avoir hérité du bonheur promis au sien. N’aimant que les ténèbres et la solitude, dédaignant jusqu’à son frère, elle refusa les vers faits pour célébrer la mémoire de Marcellus et tout ce que les beaux-arts lui prodiguaient d’hommages ; elle ferma son oreille à toute consolation ; elle se tint en dehors des devoirs les plus ordinaires de la vie ; même la haute fortune de son frère et les trop vifs rayons de sa grandeur la blessaient : elle se fit comme un tombeau de sa retraite. Entourée de ses autres enfants et de ses petits-fils, elle ne déposa plus l’habit de deuil, à la grande mortification de tous les siens, du vivant desquels il lui semblait avoir tout perdu.