Section 18
XXXVII. Plongez-vous donc davantage encore dans vos études chéries : c’est maintenant qu’il faut vous en faire comme un rempart, en entourer votre âme, et que d’aucun côté la douleur ne trouve accès en vous. La mémoire de ce frère demande aussi que votre plume lui élève un monument durable. Car voilà les seules œuvres de l’homme que n’outrage nulle tempête, que le temps ne consume jamais ; tout le reste, entassements de pierres, mausolées de marbre, tombeaux de terre élevés à d’immenses hauteurs, ne prolongent pas de beaucoup notre nom : tout cela périt comme nous. Il n’est d’indestructible que ce que le génie a consacré : voilà le généreux hommage, le temple que vous devez à votre frère. Mieux vaudra lui vouer votre génie, qui vivra toujours, qu’une douleur stérile et des larmes.
Quant à la Fortune, sa cause, il est vrai, ne saurait se plaider maintenant auprès de vous : car tous ses dons, dès qu’elle en a repris un seul, nous deviennent odieux ; on pourra néanmoins la défendre sitôt que le temps aura fait de vous un juge plus équitable : alors vous pourrez vous réconcilier avec elle. En effet, par combien d’avances n’a-t-elle pas compensé cette injure ? par combien de faveurs ne va-t-elle pas la racheter encore ? Et après tout, ce qu’elle vous a ravi, c'est elle qui vous l’avait donné. N’armez donc pas contre vous-même votre imagination, n’aidez pas à votre chagrin. Votre éloquence sait, il est vrai, agrandir les petites choses, tout comme rabaisser et réduire les grandes aux plus minces proportions ; mais qu’elle réserve sa vigueur pour d'autres besoins, qu’aujourd’hui elle s’emploie toute à vous consoler. Et encore, prenez garde, déjà même ces efforts ne seraient-ils pas de trop ? car si la nature a ici ses exigences, l’amour-propre nous grossit la dette. Jamais au reste je ne prétendrai vous interdire toute tristesse. Je sais bien qu’il se trouve des gens d’une philosophie dure plutôt que courageuse, qui nient que le sage puisse connaître la douleur. Mais il paraît que ces hommes ne sont jamais tombés dans un malheur pareil au vôtre ; car alors la Fortune eût déconcerté leur fière sagesse, et les eût contraints, en dépit d’eux-mêmes, à confesser la vérité. La raison aura fait assez, si elle retranche seulement le superflu, l’excès de l’affliction ; mais la supprimer toute, que nul ne l’espère ni ne l’ambitionne. Qu’elle garde plutôt une mesure qui, sans ressembler à l’insensibilité ni au délire, nous maintienne dans l’état d’une âme affectée, mais non jetée hors de son siège. Que nos pleurs coulent, mais pour cesser bientôt ; que des gémissements s’échappent de nos cœurs brisés, mais qu’ils aient aussi leur terme. Réglez votre âme de manière à mériter l’approbation des sages et celle de vos frères. Faites que la mémoire de celui qui n’est plus puisse s’offrir à vous souvent et avec charme ; dans vos discours parlez mainte fois de lui, et que vos souvenirs vous le représentent sans cesse. Or il faut, pour cela, savoir trouver dans ces souvenirs plus de douceur que d’amertume. Car il est naturel qu’à la longue l’esprit s’éloigne des pensées auxquelles il ne revient qu’avec tristesse. Rappelez-vous tant de modestie, tant d’aptitude à entreprendre, d’habileté à exécuter, de fidélité dans les engagements. Racontez aux autres toutes ses actions, toutes ses paroles, et redites-vous-les à vous-même. Pensez à ce qu’il fut, et à tout ce qu’il promettait d’être : car que ne pouvait-on pas hardiment espérer d’un tel frère ?
Voilà, telles que je les ai pu rédiger, les réflexions d’un esprit dès longtemps affaissé et abâtardi par la disgrâce. Vous semblent-elles peu dignes de votre génie ou peu propres à guérir vos douleurs, songez qu’il n’a guère de loisir pour consoler les autres, celui qu’absorbent ses propres maux ; et que les termes de notre idiome viennent difficilement au banni, entouré de barbares dont le langage discordant, choquant même pour leurs frères un peu civilisés, frémit constamment à son oreille.