Section 17
XXXVI. Puissent seulement nos vœux et les publiques prières obtenir d’elle, si elle n’a pas encore résolu d’anéantir la race humaine, si le nom romain trouve encore grâce à ses yeux, qu’un prince donné au monde glissant vers l’abîme, soit aussi sacré pour elle qu’il l’est pour tous les mortels. Qu’elle apprenne de lui la clémence ; qu’elle soit douce envers le plus doux des princes.
Pour vous, les yeux fixés sur ces grands hommes cités tout à l’heure, et reçus dans le ciel ou dans une sphère voisine du ciel, souffrez sans murmure que le sort étende sur vous aussi cette main qui ne respecte pas même ceux par qui nous vivons encore. Imitez leur courage à soutenir, à vaincre la douleur, et, autant qu’il est donné à l’homme, marchez sur les traces divines. Si ailleurs, sur la voie des dignités et de la noblesse, il y a l’obstacle bien grand des distances, la vertu est accessible à tous : elle ne dédaigne jamais quiconque fait tant que de se juger digne d’elle. Certes il est beau d’imiter ces hommes qui, pouvant s’indigner de n’être point exempts de votre infortune, n’ont pourtant pas tenu à injustice d’être en ce seul point assimilés aux autres, et n’y ont vu que le droit commun de la mort, subie par eux sans résistance farouche comme sans mollesse efféminée. Car ne point sentir ses maux, c’est n’être pas homme ; ne pas les supporter, c’est manquer de courage.
Après avoir parcouru la série de tous les Césars qui se sont vu ravir par le sort des frères et des sœurs, je ne puis en oublier un qu’il faudrait retrancher de cette liste impériale, et que la nature enfanta pour la ruine et l’opprobre de l’humanité, pour renverser de fond en comble un empire que relève la clémence du meilleur des souverains. Caligula, cet homme aussi incapable de se réjouir que de s’affliger en prince, après la perte de sa soeur Drusilla, fuyant la vue et le commerce de ses concitoyens, sans assister aux obsèques de cette sœur, sans lui rendre les derniers devoirs, retiré à sa maison d’Albe, cherchait dans les dés, tout le jour et toute la nuit presque, et dans d’autres semblables jeux de hasard, le soulagement du plus vif chagrin. Ô honte du rang suprême ! un empereur romain pleure une sœur, et ce sont les dés qui le consolent ! Ce même Caïus, dans tous les caprices du délire, tantôt laisse croître sa barbe et ses cheveux, tantôt parcourt en égaré les rivages d’Italie et de Sicile, n’étant jamais bien sûr s’il veut pour Drusilla des pleurs
ou des autels. Car dans le même temps qu’il lui voue des temples et les honneurs divins, quiconque n’a pas montré assez d’affliction est frappé par lui des plus cruels châtiments. On l’a vu aussi impatient sous les coups de la mauvaise fortune, qu’il était dans la prospérité gonflé d’un orgueil plus qu’humain. Que toute âme romaine répudie l’exemple d’un insensé qui oublie son deuil dans des jeux hors de saison ou qui l’aigrit encore par une négligence et une malpropreté repoussantes, ou qui savoure, dans le mal d’autrui, la plus inhumaine des consolations. Pour vous, il n’est rien dans votre conduite qu’il vous faille changer, tant vous vous êtes de bonne heure passionné pour ces études qui relèvent si bien le prix de la prospérité, qui allègent si aisément l’infortune, qui font le plus bel ornement comme la plus douce consolation de l’homme.