Section 15
XV. Vous citerai-je d’autres morts dans la famille des Césars, que la Fortune me semble frapper si souvent, pour que leurs deuils même servent le genre humain, en lui montrant qu’eux aussi, réputés fils des dieux, qui doivent engendrer des dieux, ne sont pas maîtres de leur propre sort comme du sort d’autrui ?
Le divin Auguste vit ses enfants, ses petits-enfants, toute la race impériale s’éteindre, et repeupla par l’adoption la solitude de son palais. Et pourtant il souffrit tous ces revers en homme intéressé déjà à ce que nul ne se plaignît des dieux.
La nature et l’adoption avaient donné deux fils à Tibère : il les perdit tous deux. Et lui-même fit à la tribune l’éloge du second ; et debout, en face du cadavre dont il n’était séparé que par un voile qui doit préserver les yeux d’un pontife de ce funèbre aspect, au milieu des pleurs de tout un peuple, il ne détourna pas son visage ; il apprit à Séjan, présent à ses côtés, avec quelle force d’âme Tibère pouvait perdre les siens.
Voyez que de grands hommes n’a point respectés le sort devant qui tout succombe, bien qu’ils fassent ornés de tous les trésors de l’âme, de toutes les grandeurs publiques ou privées. Ainsi la mort fait sa ronde dévastatrice et sans distinction moissonne et chasse tout devant elle comme sa proie. Demandez à chacun le compte de sa vie : nul n’a reçu impunément la lumière !