Section 12
XII. Votre douleur, ô Marcia, si toutefois elle raisonne quelque peu, a-t-elle pour motif votre propre disgrâce, ou celle d’un fils qui n’est plus ? Êtes-vous, dans cette perte, affligée de n’avoir pas du tout joui de son amour, ou de ce que vous pouviez, s’il avait plus longtemps vécu, en jouir davantage ? Dans le premier cas, votre perte devient plus supportable : on regrette moins ce qui n’a donné ni joie, ni plaisir. Si vous confessez lui avoir dû de grandes jouissances, vous devez non pas vous plaindre qu’elles vous soient ravies, mais être reconnaissante de les avoir goûtées. Les fruits même de son éducation ont assez dignement couronné vos efforts. Si les gens qui nourrissent avec tant de soins de jeunes chiens, des oiseaux, ou tout autre animal dont s’engouent leurs frivoles esprits, ont un certain plaisir à les voir, à les toucher, si leurs muettes caresses les flattent ; pour ceux qui élèvent leurs enfants, la récompense de l’éducation est dans l’éducation même. Quand ses travaux ne vous auraient de rien servi, son zèle rien conservé, ses talents rien acquis, l’avoir possédé, l’avoir aimé, n’est-ce rien pour vous ? « Mais j’en pouvais jouir plus longtemps, plus pleinement ! » Toujours fûtes-vous mieux traitée que si vous ne l’eussiez jamais eu. En effet, si l’on nous donnait le choix d’être heureux pour peu de temps, ou de ne pas l’être du tout, qui ne préférerait un bonheur passager à la privation totale de bonheur ? Auriez-vous souhaité un être dégénéré qui n’eût à vos yeux que tenu la place et porté le nom de fils, au lieu de la noble créature qui vous dut le jour ? Si jeune, et déjà tant de sagesse, tant d’amour filial, sitôt époux et sitôt père, sitôt fidèle à tous ses devoirs, sitôt revêtu du sacerdoce, tout pour ainsi dire avant l’heure, à la hâte.
Jamais presque les grandes félicités ne sont en même temps durables ; elles ne se prolongent et ne nous accompagnent jusqu’au bout que si elles sont venues par degrés. Les dieux, ne voulant vous donner un fils que pour peu de temps, vous l’ont sur-le-champ donné tel que l’eussent formé de longues années. Vous ne pouvez pas même dire qu’ils vous aient frappée d’un fatal privilège en vous ravissant vos joies maternelles. Promenez vos regards sur la multitude des hommes illustres ou vulgaires, partout s’offriront à vous des malheurs plus grands que le vôtre. Ils ont atteint de grands capitaines ; ils ont atteint des potentats ; la fable même n’en a pas affranchi ses divinités, afin sans doute que ce fût un allégement à nos douleurs de voir jusqu’au sang des dieux sujet à la mort. Encore une fois, jetez les yeux tout autour de vous : vous ne me citerez pas de famille si à plaindre qui ne trouve, dans une plus malheureuse encore, de quoi se consoler. Non pas certes que je présume assez mal de vos sentiments, pour croire que vous porteriez plus légèrement l’infortune, si je produisais devant vous la foule immense de ceux qui pleurent : il est inhumain de se consoler par le grand nombre des misérables. Je rappellerai pourtant quelques exemples, non pour établir que le deuil est chose ordinaire à l’homme : il serait, ridicule de s’évertuer à prouver que nous sommes mortels ; mais pour vous faire voir combien d’hommes ont adouci les plus rudes coups en les souffrant avec calme. Commençons par le plus heureux. L. Sylla perdit son fils ; et cette perte n’arrêta ni le cours de ses guerres, ni son indomptable ardeur à frapper ennemis et concitoyens, et ne laissa pas supposer qu’il n’eût adopté que du vivant de son fils ce surnom d'Heureux, pris après sa mort. Il ne craignit ni la haine des hommes, sur les maux desquels se fondait son excessive prospérité, ni le courroux des dieux qu’accusait hautement le bonheur d’un Sylla. Mais quand on rangerait parmi les problèmes le jugement à porter sur Sylla, ses ennemis même avoueront qu’il sut prendre à propos les armes et les déposer à propos ; et le point que je traite sera démontré : ce n’est pas un extrême malheur que celui qui arrive aux plus heureux des hommes.