Section 11
XXX. Combien était plus juste le sage qui, apprenant la mort de son fils, fit cette réponse digne d’une âme héroïque : « En lui donnant la vie, je savais qu’il mourrait un jour ! » Certes il ne faut pas s’étonner que d’un tel père soit né un homme qui sut mourir avec courage. La mort d’un fils ne parut pas au philosophe une chose nouvelle : car qu’y a-t-il de nouveau qu’un homme meure, quand toute son existence n’est qu’un acheminement vers la mort ? « En lui donnant la vie, je savais qu’il mourrait un jour. » Puis il ajoute, avec plus de sagesse encore et de fermeté : « C’est pour cela que je l’ai élevé. »
C’est pour cela qu’on nous élève tous : quiconque arrive à la lumière est promis au trépas. Heureux du prêt qui nous est fait, rendons-le dès qu’on le réclamera. Le sort saisira l’un plus tôt, l’autre plus tard : il n’oubliera personne. Tenons-nous prêts et résolus : ne craignons jamais l’inévitable, et attendons toujours le possible. Citerai-je ces généraux, les enfants de ces généraux, et ces hommes tout chargés de consulats et de triomphes, payant leur dette à l’inexorable destin ; des royaumes entiers avec leurs rois, des peuples avec leurs races diverses subissant la même fatalité ? Tout homme, que dis-je ? toute chose marche à sa dernière heure ; tous cependant n’ont pas pareille fin. La vie abandonne l’un au milieu de sa course ; elle échappe à l’autre dès le premier pas, tandis qu’une extrême vieillesse, déjà lasse de jours, obtient à peine le congé qu’elle demande. Celui-ci tombe au matin, celui-là le soir ; mais tous nous tendons vers un terme unique. Je ne sais s’il y a plus de folie à méconnaître la loi qui nous condamne à mourir, que d’impudence à y résister.
Prenez en main, prenez les œuvres de l’un ou de l’autre de ces deux poëtes dont vos travaux ingénieux ont accru la célébrité, et dont vous avez rompu les vers avec tant de bonheur que le mètre ayant disparu, ils n’ont rien perdu de leur grâce. Car en passant d’une langue dans une autre, tous leurs mérites, chose si difficile, les ont suivis sous ce costume étranger. Il n’est pas un seul chant de ces poëmes qui ne vous offre en foule des exemples de vicissitudes humaines, de hasards imprévus, et de larmes provoquées par mille et mille causes. Avec quelle verve foudroyante vous reproduisiez ces grandes leçons ! Relisez-les, vous rougirez de faiblir si vite, et de déchoir de la hauteur de vos discours. Gardez que ceux qui naguère et tout à l’heure même admiraient vos écrits, ne se demandent comment de si fières et de si fermes paroles sont sorties d’une âme si facile à briser. Ah ! plutôt, reportez-vous, de ces pensées déchirantes, sur vos riches et nombreuses consolations : tournez vos yeux sur des frères chéris, sur une épouse, sur un fils. Pour le salut d’eux tous, la fortune a compose avec vous au prix d’un seul. Vous avez plus d’un cœur où vous reposer.