Section 11
XI. Quel est donc cet oubli de votre sort et du sort de tous ? Née mortelle, vous avez donné le jour à des mortels : vous, matière corruptible et qui passe, harcelée sans cesse d’accidents et de maladies, comptiez-vous que de si fragiles éléments eussent engendré la force et l’immutabilité ? Votre fils n’est plus, c'est-à-dire, il a couru au terme où se hâte d’arriver ce que vous jugez si heureux de lui survivre, où tous ces plaideurs du Forum, ces oisifs des théâtres, ces suppliants de nos temples s’acheminent à pas inégaux. Et les objets de vos vénérations et ceux de vos mépris ne seront qu’une même cendre.
Sur le fronton du temple où la Pythie rend ses oracles, il est écrit : Connais-toi toi-même. Qu’est-ce que l’homme ? Un je ne sais quel vase fêlé, que peut briser la moindre secousse ; il ne faut pas une grande tempête pour te mettre en pièces : le premier choc va te dissoudre. Qu’est-ce que l’homme ? Corps débile et frêle, nu, sans défense naturelle, incapable de se passer du secours d’autrui, en butte à tous les outrages du sort ; qui, après avoir glorieusement exercé ses muscles, est la pâture de la première bête féroce, la victime du moindre ennemi ; pétri de faiblesse et d’infirmité, s’il brille par ses traits extérieurs ; le froid, la chaleur, la fatigue, il ne supporte rien ; l’inertie, d’autre part, et l’oisiveté hâtent sa destruction ; il craint ses aliments, dont le manque ou l’excès le tuent ; que de soucis, que d’angoisses pour conserver ce souffle précaire, qui tient à si peu, qu’une peur subite ou l’éclat trop fort d’un bruit imprévu lui ravissent ! ce seul être toujours enquête, pour s’en nourrir, de substances malsaines, non créées pour lui, ou s’étonne qu’il meure ! c’est l’affaire d’un hoquet. Pour renverser l’homme, en effet, est-il besoin d’un grand effort ? Une odeur, une saveur, la lassitude, les veilles, les humeurs, la table et tout ce sans quoi il ne peut vivre, lui est mortel. Chaque pas qu’il fait le rappelle au sentiment de sa fragilité ; tout climat ne lui est pas supportable ; le changement d’eau, une température qui ne lui est pas familière, la plus mince des causes, un rien le rend malade ; chair vouée à la corruption, molle, inaugurant son entrée dans la vie par des pleurs, que de révolutions, en passant, ce chétif animal n’excite-t-il pas ? À quelles ambitieuses pensées ne le pousse pas l’oubli de sa condition ? Il embrasse l’infini, l’éternité dans ses projets ; il arrange l’avenir des fils de ses fils et de ses arrière-petits-fils, lorsqu’au milieu de ses vastes plans la mort vient qui le frappe, et ce qu’on appelle vieillesse n’est qu’une période de quelques années.