Section 10
X. On voudrait leur crier : Pourquoi lancer en mer ces navires ? pourquoi armer vos bras et contre les bêtes féroces et contre vos semblables ? Pourquoi tant de bruit et de courses par tous chemins ? Pourquoi entasser richesses sur richesses ? Ne songerez-vous jamais à l’exiguïté de vos corps? N’est-ce pas une folie et le dernier terme de l’aberration morale que ces vastes désirs avec des besoins si bornés ? Enflez vos revenus, reculez vos limites, vos estomacs n’y gagneront rien en capacité. Que le négoce vous ait bien réussi, la guerre beaucoup rapporté, que vous rassembliez de toutes parts des masses de subsistances, vous n’aurez pas où loger tant de provisions. Et vous ne rêvez qu’acquisitions nouvelles ! Sans doute que nos pères, sur les vertus desquels notre corruption se soutient encore9 étaient à plaindre d’apprêter eux-mêmes leurs aliments, de coucher sur la dure, de n’avoir ni toits brillants d’or, ni temples étincelants de pierreries ! Il est vrai qu’on gardait sa foi, alors qu’on jurait par des dieux d’argile10 ; qui les avait pris à témoin, retournait mourir chez l’ennemi pour ne point faillir à sa parole. Ce dictateur qui écoutait les députés samnites en préparant à son foyer les plus grossiers légumes de cette même main qui avait tant de fois terrassé l’ennemi et déposé le laurier triomphal sur les genoux de Jupiter Capitolin, vivait sans doute moins heureux que de notre temps un Apicius qui, dans cette ville d’où les philosophes s’étaient vu bannir comme corrupteurs de la jeunesse, tint école de bonne chère, et infecta son siècle de sa doctrine. Or,apprenez la fin de cet homme : elle vaut la peine d’être connue. Après un milliard de sesterces englouti en cuisine, et tant de riches présents des Césars et l’immense subvention du Capitole absorbés d’orgie en.orgie, écrasé de dettes, forcé de voir ses comptes pour la première fois, il calcula qu’il lui resterait dix millions de sesterces, et pensant que ce serait mourir de faim que vivre avec une pareille somme, il s’empoisonna. Quel effroyable luxe que celui pour qui dix millions de sesterces étaient la misère ! Osez croire maintenant que c’est le degré de richesse qui fait le bonheur, et non le degré de raison.