Section 1
I. Si je ne vous savais, Marcia, aussi éloignée de la pusillanimité de votre sexe, que de tout autre défaut, si l’on n’admirait votre caractère comme un modèle des mœurs antiques, je n’oserais m’opposer à une douleur comme la vôtre, quand je vois des hommes même s’attacher à la leur et la couver avec amour ; je ne me serais pas flatté dans un moment si défavorable, près d’un juge si prévenu, sur un grief si révoltant, de réussir à vous faire absoudre la fortune. J’ai été rassuré par votre vigueur d’âme bien connue et par la grande épreuve où s’est fait voir votre courage. On n’ignore pas quel fut votre dévouement à la personne d’un père, pour lequel votre tendresse fit les mêmes vœux que pour, vos enfants, sauf de le voir vous survivre, et ce vœu même, peut-être l’avez-vous formé. Car une grande affection se permet sur quelques points de contredire la commune raison. Quand votre père, A. Cremutius Cordus, voulut mourir, vous combattîtes de toutes vos forces son projet. Dès qu’il vous eut prouvé que c’était l’unique moyen d’échapper aux satellites de Séjan et à la servitude, sans approuver sa détermination, vous y prêtâtes une adhésion forcée et vos larmes coulèrent, en public, il est vrai, vous étouffâtes vos gémissements, mais ce ne fut pas sous un front joyeux, et cela dans un siècle où un grand effort de piété filiale était de ne pas se montrer dénaturé. Mais à la première occasion, et sitôt que les temps changèrent, le génie de votre père, vainqueur des flammes qu’il avait subies, fut par vous rendu au public ; vous l’avez vraiment racheté du trépas, en réintégrant dans les bibliothèques publiques les livres que cet homme de cœur avait écrits de son sang. Que ne vous doivent pas les lettres latines ? Un de leurs plus beaux monuments était en cendres. Que ne vous doit pas la postérité ? L’histoire lui parviendra pure de mensonge : œuvre qui coûta cher à son auteur. Que ne vous doit-il pas lui-même ? Sa mémoire vit et vivra tant qu’on mettra du prix à connaître les annales romaines, tant qu’il se trouvera un seul homme curieux de remonter aux faits de nos ancêtres, curieux de savoir ce qu’est un vrai Romain, et quand déjà se courbaient toutes les têtes attelées au joug de Séjan, ce que fut un mortel indomptable, un caractère, un esprit, une plume indépendante. Quelle immense perte pour la république, si ce génie qu’avaient condamné à l’oubli ses deux plus beaux mérites, l’éloquence et la liberté, n’en eût été exhumé par vous ! On le lit, on l’admire ; il est dans nos mains et dans nos cœurs ; il ne craint plus l’outrage des temps ; et de ses bourreaux, tout jusqu’à leurs crimes, qui seuls leur ont valu un nom, mourra bientôt dans le silence.
Témoin de votre force d’âme, je ne vois plus quel est votre sexe, je ne vois plus ce front qu’obscurcit depuis tant d’années l’immuable empreinte d’une première tristesse. Et remarquez combien peu je cherche à vous surprendre, à tendre aucun piège à votre cœur. Je vous rappelle vos malheurs d’autrefois ; or voulez-vous savoir si cette nouvelle plaie se peut guérir ? L’ancienne n’était pas moindre, et je vous la montre cicatrisée. À d’autres les molles complaisances et les ménagements : moi j’ai résolu d’attaquer de front vos chagrins ; vos yeux sont fatigués, épuisés par les larmes que fait couler l’habitude, excusez ma franchise, plutôt encore que le regret : j’arrêterai ces larmes, vous-même, s’il est possible, aidant à votre guérison, sinon, malgré vous-même, dussiez-vous retenir et embrasser une douleur qui vous tient lieu de ce fils auquel vous l’avez fait survivre1. Car enfin quel en sera le terme ? On a tout essayé en vain, on a épuisé les représentations de vos amis, l’ascendant d’hommes distingués, tous de votre famille ; les belles-lettres, cet héréditaire et paternel apanage, ne sont plus qu’une consolation vaine qui vous distrait à peine un moment et que votre oreille laisse passer sans l’entendre. Le temps lui-même, remède naturel et tombeau des plus grandes afflictions, a pour vous seule perdu son efficacité. Trois ans déjà se sont écoulés, et votre deuil n’a rien diminué de sa première véhémence : il se renouvelle et s’affermit chaque jour ; il s’est fait un titre de sa durée ; il est venu au point de croire qu’il y aurait honte à cesser.
De même que tous les vices s’enracinent plus profondément, si on ne les étouffe en leur germe ; ainsi ces affections tristes et malheureuses, victimes d’elles-mêmes, finissent par se repaître de leur propre amertume ; et l’infortune puis dans son chagrin une jouissance contre nature2. J’aurais donc souhaité dès le principe venir à votre aide : un moindre remède eût suffi pour dompter le mal naissant ; invétéré, il faut des moyens plus énergiques pour le combattre. Même les plaies du corps se guérissent sans peine, quand le sang a fraîchement coulé : alors on emploie le feu, on sonde bien avant ; elles souffrent le doigt qui les interroge ; mais une fois corrompues, envieillies, dégénérées en ulcères funestes, la cure est plus difficile. Il n’est ménagement ni palliatif qui puisse désormais réduire une douleur aussi rebelle que la vôtre : le fer doit la trancher.