Pensée 9.9
9. Tout être qui a quelque chose de commun avec un autre être se porte invinciblement vers son semblable. Tout objet terreux se dirige spontanément vers la terre ; toute particule liquide tend à s’écouler avec les eaux ; la particule d’air en fait autant. Il faut des obstacles et une violence, pour qu’ils ne suivent pas cette pente. De même encore, le feu monte toujours en haut pour s’y rejoindre au feu élémentaire ; sur la terre, il suffit qu’une matière quelconque soit un peu plus sèche pour qu’elle soit toute prête à s’enflammer, sous toute espèce de feu, parce que cette matière est moins mélangée de ce qui s’oppose et résiste à la combustion.
C’est en vertu d’une loi semblable que tout être qui a sa part de la commune nature intellectuelle, tend aussi vivement et plus vivement encore vers l’être qui est de la même espèce que lui. Plus l’être intelligent l’emporte sur le reste des créatures, plus aussi il a d’empressement à se mêler et à se fondre avec ce qui est de sa famille. Ainsi d’abord, parmi les animaux qui n’ont pas la raison en partage, on peut observer des essaims, des troupes, des éducations de petits, et, en quelque sorte aussi, des affections et des amours ; car, dans ces êtres, il y a déjà des âmes ; et l’on peut y remarquer une tendance évidente à se grouper autour du meilleur, ce qu’on ne voit, ni dans les plantes, ni dans les pierres, ni dans les bois. Au contraire, entre les êtres qui ont le privilége de la raison, il se forme des gouvernements, des amitiés de tout ordre, des familles, des réunions de tout genre, et, même pendant la guerre, des traités et des trêves. En montant encore plus haut jusqu’aux êtres de la région supérieure, il y a une sorte d’unité même entre les plus séparés par la distance, comme le sont les astres.
C’est donc ainsi que la tendance à s’élever toujours vers le mieux peut créer entre les êtres les plus disparates une sorte de sympathie. Mais regarde ce qui se passe dans l’état présent des choses. Seuls, les êtres doués d’intelligence ont perdu le sentiment de cette affection et de ce bon accord qu’ils se doivent mutuellement ; il n’y a que parmi eux qu’on ne voit plus ce concours. Pourtant ils ont beau fuir ; ils sont repris dans le courant qui les entraîne ; la nature est la plus forte ; et tu peux te convaincre de cette vérité pour peu que tu l’observes avec quelque soin ; car il serait plus facile de découvrir un objet terrestre séparé du reste de la terre, que de trouver un homme absolument isolé de l’homme.