Pensée 9.3
3. Ne maudis pas la mort ; mais fais-lui bon accueil, comme étant du nombre de ces phénomènes que veut la nature. La dissolution de notre être est aussi naturelle en nous que la jeunesse, la vieillesse, la croissance, la pleine maturité, la pousse des dents, la barbe, les cheveux blancs, la procréation, la gestation des enfants, l’accouchement, et tant d’autres fonctions purement physiques, que développent en nous les diverses saisons de la vie. Lors donc que l’homme y a réfléchi, il sait qu’il doit ne montrer à l’égard de la mort, ni oubli, ni courroux, ni jactance. Il faut l’attendre comme un des actes nécessaires de la nature ; et puisque tu attends bien le jour où ta femme mettra au monde l’enfant qu’elle porte en son sein, de même aussi tu dois accueillir l’heure où ton âme se délivrera de son enveloppe. Que si tu as besoin, pour te rassurer le cœur, d’une réflexion toute spéciale, qui te rende plus accommodant envers la mort, tu n’as qu’à considérer ce que sont les choses dont tu vas te séparer enfin, et les spectacles dont moralement ton âme ne sera plus attristée. Ce n’est pas à dire le moins du monde qu’il faille combattre contre les hommes ; loin de là, il faut les aimer et les supporter avec douceur. Seulement, il faut bien te dire que ce ne sont pas des gens partageant tes sentiments que tu vas quitter ; car le seul motif qui pourrait nous rattacher à la vie et nous y retenir, ce serait d’avoir le bonheur de s’y trouver avec des hommes qui auraient les mêmes pensées que nous. Mais, à cette heure, tu vois quelle anxiété te cause ce profond désaccord dans la vie commune, et tu vas jusqu’à t’écrier : « Ô mort, ne tarde plus à venir, de peur que je n’en arrive, moi aussi, à me méconnaître autant qu’eux ! »