Pensée 7.66
66. Comment savoir si l’âme de Télaugès était supérieure à celle de Socrate ? Pour résoudre cette question, il ne suffit pas que Socrate soit mort plus glorieusement que Télaugès, qu’il ait combattu les sophistes avec plus d’énergie, qu’il ait veillé plus courageusement au milieu des nuits glaciales du camp, qu’il ait résisté avec plus de magnanimité à l’ordre d’arrêter l’homme de Salamine, ni même qu’il ait brillé davantage par ses conversations dans les rues, points sur lesquels on pourrait insister, si tout cela était parfaitement exact. Ce qu’il faut savoir avant tout, c’est ce qu’était réellement l’âme de Socrate, s’il pouvait concentrer tout son bonheur à être juste envers les hommes et pieux envers les Dieux, s’il ne s’abandonnait pas plus que de raison à sa colère contre le vice, ou s’il ne condescendait pas un peu trop complaisamment à l’ignorance des hommes, s’il ne recevait pas avec assez de résignation la part qui lui était faite dans le destin universel, s’il ne la regardait pas comme intolérable, et enfin s’il ne laissait pas quelquefois succomber l’esprit aux passions de la chair.