Pensée 6.16
16. C’est assez peu de chose d’estimable que de transpirer comme le font les plantes ; de respirer comme le font les animaux domestiques ou sauvages ; ce n’est pas beaucoup plus de pouvoir imprimer en son esprit les images des choses, et de pouvoir faire obéir ses nerfs à ses instincts ; ce n’est pas non plus merveille de vivre en société ni de préparer ses aliments ; car tout cela vaut à peu près la fonction du corps qui excrète le résidu de la nourriture qu’on a prise. Qu’y a-t-il donc au monde qui mérite notre estime ? Est-ce d’être loué et applaudi ? Pas du tout. Par conséquent, les acclamations et les cris d’enthousiasme n’ont guère plus de prix ; et les félicitations de la foule ne sont qu’un vain tapage de voix. Ainsi, tu ferais bien de laisser là cette prétendue gloire. Que reste-t-il donc qui soit digne de ton estime ? Je te le dis : c’est, à mon sens, d’agir suivant l’organisation qu’on a et de tendre sans cesse au but que les études les plus attentives et la science nous indiquent. La science en effet ne s’applique tout entière qu’à ce point unique, de faire en sorte que le moyen employé par nous s’adapte le plus convenablement possible à l’objet pour lequel il est préparé. Le vigneron n’a pas d’autres vues dans les soins qu’il donne à la vigne, tout comme le palefrenier en dressant les chevaux, le veneur en instruisant les chiens, de même aussi que les précepteurs et les maîtres en donnant des leçons aux enfants. Voilà ce qui a sérieusement du prix ; et quand une fois tu auras réglé ce point essentiel, tu feras bien peu de cas de tout le reste. Ne sera-ce pas même là un motif pour que tu cesses d’estimer tant d’autres choses ? Sans cela, tu ne seras jamais ni libre, ni indépendant, ni maître de tes passions. Il te faudra haïr, jalouser, soupçonner ceux qui sont en mesure de t’enlever ce que tu as ; ou il te faudra combattre ceux qui ont ce que tu désires si ardemment. En un mot, quand on éprouve de ces misérables besoins, on en est réduit à vivre dans un trouble profond, et l’on élève à tout instant ses plaintes, même contre les Dieux. Au contraire, en respectant et en honorant la pensée qui est en toi, tu te rendras aimable à tes propres yeux ; tu te mettras en harmonie avec tes compagnons, et en accord avec les Dieux, c’est-à-dire que tu les remercieras de tous leurs dons et de tous leurs décrets.