Pensée 6.15
15. Il y a des êtres qui tendent à exister ; d’autres tendent à n’exister plus. Même ce qui existe a déjà perdu une partie de son être. Des écoulements et des altérations successives rajeunissent sans cesse le monde, de même que le cours indéfectible du temps présente la durée infinie des siècles sous un aspect toujours nouveau. Sur ce fleuve, où tant d’objets courent en passant devant nos yeux, quel est celui qu’on devrait choisir en se flattant de pouvoir s’y arrêter ? Autant vaut se mettre à aimer un de ces passereaux qui voltigent près de nous, et qui disparaissent déjà quand on les a aperçus à peine. Même pour chacun de nous, l’existence n’est guère autre chose que la vapeur sortie du sang et la respiration puisée dans l’air. Aspirer l’air à un certain moment, puis le rendre un moment après, c’est ce que nous faisons continuellement ; et cette fonction peut nous donner une idée assez exacte de ce que nous ferons un jour en rendant la totalité de cette faculté respiratrice, et en la restituant à la source d’où nous l’avons tirée pour la première fois, il n’y a qu’un instant.