Pensée 12.3
3. Trois éléments entrent dans la composition totale de ton être : le corps, le souffle de vie qui t’anime, et l’intelligence. De ces trois éléments, deux te regardent bien, en ce sens que c’est à toi d’en prendre soin ; mais en vérité, il n’y a que le troisième qui soit réellement tien. Si tu sais écarter loin de toi, je veux dire de ta pensée, tout ce que font les autres hommes, tout ce qu’ils disent ; si même tu en écartes tout ce que personnellement tu as pu faire jadis, ou tout ce que jadis tu as pu dire, tout ce qui te trouble dans l’avenir, tout ce qui ne concerne que le corps qui t’enveloppe et le principe de vie que tu as reçu à ta naissance, sans que tu y sois pour rien, tout ce que roule à l’extérieur le tourbillon dont les flots t’environnent, de telle manière que la force intelligente, dégagée de l’empire du destin, pure et libre, vive de son propre fonds, pratiquant la justice, acceptant tout ce qui lui arrive, et ne disant jamais que la vérité ; si, dis-je, tu isoles de ton esprit ainsi disposé toutes les relations du corps, dont il subit le contact, du temps qui doit suivre, du temps qui a précédé, tu deviendras comme le dit Empédocle :
« Un Sphærus arrondi, goûtant son fier repos. »
Et enfin, si tu t’appliques à ne vivre que là où tu vis, c’est-à-dire dans le présent, à ces conditions, tu pourras jusqu’à la mort passer ce qui te reste d’existence sans trouble, avec dignité, et en un constant accord avec le génie qui te gouverne.