Pensée 11.6
6. Le premier objet que la tragédie se soit proposé, en nous mettant sous les yeux les événements de la vie, ce fut de nous rappeler que ces événements sont bien en effet dans la nature tels que la scène nous les montre, et que ce qui nous charme au théâtre ne doit pas nous accabler sur une scène plus grande. C’est qu’en réalité les choses doivent nécessairement se passer ainsi ; et que ceux-là même les subissent comme les autres qui s’écrient le plus fort : « Hélas ! Cithéron ! ô Cithéron ! » Les poëtes tragiques ont parfois des sentences bien justes, celle-ci, par exemple :
« Si les Dieux m’ont frappé mes deux enfants et moi,
« C’est qu’ils ont leur raison pour cette rude loi. »
Et cette autre :
« À quoi bon s’emporter jamais contre les choses ? »
Et cette autre encore :
« Nos jours sont moissonnés, ainsi que des épis. »
Et une foule d’autres maximes qui valent autant que celles-là.
Après la tragédie, fut inventée la comédie ancienne, qui ne laissa pas de contribuer à l’instruction des hommes par sa franchise, et de rabattre les vanités par la rudesse même de ses critiques. Aussi Diogène lui fit-il quelques emprunts. À la comédie ancienne, succéda la comédie moyenne, et enfin la nouvelle, qui, peu à peu, dégénéra jusqu’à ne plus rechercher que l’art de la pure imitation. Réfléchis à ces détails ; car il faut reconnaître que, dans tous ces poëtes, il y a plus d’une bonne chose. Mais, au fond, quel est le véritable but que s’est proposé tout ce développement de la poésie et de l’art dramatique ?