Pensée 10.31
31. Quand tu vois Satyron, pense à un philosophe socratique, ou à Eutychès, ou à Hymen ; quand tu vois Euphrate, pense à Eutychion, à Silvanus ; quand c’est Alciphron, pense à Tropæophore ; en voyant Xénophon, pense à Criton ou à Sévérus ; enfin, en regardant à toi-même, reporte ta pensée sur un des Césars. En un mot, dans chaque cas qui se présente, fais une comparaison analogue. Puis adresse-toi cette question : « Et tous ceux-là, où sont-ils ? Nulle part, en ce monde ; ou bien, ils sont n’importe où. » En te mettant sans cesse à ce point de vue, tu comprendras que les choses humaines ne sont que fumée et que néant. Tu en seras surtout convaincu, si tu te rappelles en même temps que l’être qui a une fois changé et disparu ne redeviendra jamais ce qu’il a été, dans toute la durée du temps infini. Et toi, dans combien de temps vas-tu changer aussi ? Est-ce qu’il ne te suffit pas d’avoir fourni comme il convient cette courte carrière ? Quelle réalité, quelle chimère peux-tu craindre et fuir encore ? Qu’est-ce, en effet, que tout cela, si ce n’est une suite d’exercices pour la raison, appréciant nettement, et par l’étude exacte de la nature, ce que valent les choses de la vie ? Arrives-en donc avec persévérance à t’assimiler ainsi ces vérités, de même qu’un estomac robuste s’assimile tous les aliments, de même qu’un feu qui brille convertit en flamme et en lumière éclatante tout ce qu’on y jette.