Livre 7.9
IX. Si quelque dieu venait offrir à ce Démétrius la possession de ce que nous appelons nos biens, sous l’expresse condition de ne pouvoir en rien donner, j’affirme qu’il refuserait, qu’il dirait : « Qui, moi ! m’affubler de ce lourd et inextricable réseau ! Embourber dans cette fange profonde le plus indépendant des hommes ! Pourquoi m’adjuger ce que possèdent de maux tous les peuples, ce que je n’accepterais pas, même pour en faire largesse, car j’y vois trop de choses qu’il ne me siérait point de donner ! Embrassons, je le veux, d’un coup d’œil ce qui fascine les peuples et les rois : voyons ce que vous payez de votre sang et de vos vies. Étalez-moi les plus riches dépouilles du luxe ; déployez-les par ordre ou, mieux encore, faites-moi du tout un seul monceau. Je vois l’écaille de la tortue minutieusement travaillée en marqueterie, et l’enveloppe de l’animal le plus difforme et le plus lent achetée à des prix énormes, et la variété même de ses taches qu’on admire remplacée au moyen de l’art par d’autres teintes parfaitement imitées. Je vois des tables faites d’un bois qu’on estime tout le revenu d’un sénateur, et d’autant plus recherché qu’un vice de croissance l’aura déformé par un plus grand nombre de nœuds. Je vois des cristaux qui enflamment les enchères en raison de leur fragilité : car à tout objet la sottise trouve un charme de plus dans le risque même qui devrait la rebuter. Je vois des coupes murrhines : car vos orgies seraient trop peu coûteuses si les rasades dont on se fait raison et qui doivent se vomir ensuite ne se portaient à la ronde dans de profondes pierres précieuses. Je vois des perles dont une seule ne suffit plus pour une oreille, car déjà les oreilles sont faites à porter des fardeaux ; on veut des perles accouplées deux par deux et en outre accumulées par étages. Vous n’étiez point assez esclaves des extravagances de vos femmes, si deux ou trois12 patrimoines ne leur pendaient à chaque oreille. Je vois la soie tissue en vêtements, s’il faut appeler vêtements ce qui ne peut en rien protéger le corps ou du moins la pudeur, ce qui donne à peine à une femme le droit d’assurer qu’elle n’est pas nue. Voilà ce qu’on fait venir à si grands frais et de pays même inconnus au commerce, afin que dans le secret du boudoir ces nobles épouses ne puissent rien montrer à leurs amants qu’elles n’aient laissé voir à tout un public.