Livre 7.30
XXX. « J’ai perdu mon bienfait ! » Insensé ! tu ne connais pas la date de ta perte. Tu as perdu, mais au moment où tu donnais : ta perte aujourd’hui se déclare. Dans les cas même qui semblent désespérés, les ménagements parfois ont grandement servi. Comme les plaies du corps, celles de l’âme veulent être touchées avec délicatesse ; souvent l’abcès que le temps eût ouvert, une obstination brutale le déchire. Qu’est-il besoin de mots blessants, de plaintes, de reproches sans fin ? Pourquoi me faire grâce, me tenir quitte ? Si je suis ingrat, me voilà libéré sans toi. Qui te pousse à m’exaspérer, après que tu as tant fait pour moi ? Veux-tu qu’un ami douteux se change en ennemi déclaré et cherche, pour réhabiliter son honneur, à flétrir le tien, et qu’on dise : « Je ne sais pourquoi cet homme, à qui il devait tant, lui est devenu insupportable. Il y a là-dessous quelque chose. » Toute plainte contre un supérieur, si elle ne la souille pas, ternit sa dignité ; et nul ne s’en tient à de légères imputations : car l’énormité du mensonge est un moyen de l’accréditer.