Livre 7.3
III. Et telle fut la maladie non d’Alexandre seulement, qu’une témérité heureuse poussa sur les traces d’Hercule et de Bacchus, mais de tous ceux que la Fortune combla de ses irritantes faveurs. Passe en revue Cyrus, Cambyse et toute la lignée des rois de Perse, lequel trouveras-tu qui, rassasié de succès, se soit dit : « C’est assez, » et que la mort n’ait pas surpris reculant encore en espoir les bornes de son Empire ? Qu’on ne s’en étonne pas : tout ce que la cupidité peut saisir s’absorbe et se perd sans laisser de trace ; si le gouffre est insatiable, il n’importe combien l’on jette. Le sage seul possède et conserve tout sans effort. Il n’a pas de lieutenants à envoyer au delà des mers, ni de camp à tracer sur les rives ennemies, ni de garnisons à répartir dans les postes convenables : il ne lui faut ni légions ni troupes à cheval. Tout de même que les dieux règnent sans armées, et du trône paisible où ils siègent gouvernent tutélairement leur empire, le sage, quelque loin que ses devoirs s’étendent, les accomplit sans trouble ; il est le plus puissant, le meilleur de toute la race humaine, qu’il regarde à ses pieds. Nonobstant vos railleries, c’est le privilège d’une âme sublime, quand l’Orient et l’Occident se découvrent à sa pensée qui pénètre jusqu’aux lieux reculés dont des déserts nous ferment l’accès, quand elle contemple tant d’êtres divers et cette abondance de toutes choses qu’enfante si libéralement la nature, de pouvoir se dire, comme ferait un dieu : « Tout cela est à moi. » Et c’est ainsi qu’on ne désire plus, puisque au delà de tout il n’y a rien.