Livre 7.27
XXVII. C’est parmi les passions les plus orageuses que tu cherches la vertu la plus calme, la fidélité. Si l’exacte image de la vie humaine s’offrait à tes regards, il te semblerait voir le tableau d’une ville emportée d’assaut où, sans pudeur ni respect du juste, la force prend conseil d’elle seule, comme au signal donné d’un bouleversement général. On ne s’abstient ni du fer ni de la flamme ; le crime est libre du frein des lois ; la religion elle-même, cette sauvegarde des suppliants au milieu des armes ennemies, n’est d’aucun obstacle pour des gens qui courent à la proie. C’est à qui pillera le particulier, le public, le profane, le sacré : on brise, on escalade ; impatient d’une voie trop étroite, on renverse tout ce qui gêne, on marche au butin sur des ruines. L’un dépouille et n’égorge pas ; l’autre a le bras chargé de sanglantes rapines ; pas un qui n’emporte quelque chose d’autrui. Au milieu de cette avidité de la race humaine, certes tu oublies trop quel sort pèse sur nous tous, si tu cherches dans une armée de ravisseurs quelqu’un qui restitue. Tu t’indignes qu’il y ait des ingrats ! Indignè-toi donc qu’il y ait des fastueux, qu’il y ait des avares, des impudiques ; indigne-toi que la maladie soit hideuse, que la vieillesse soit blême. L’ingratitude est un vice affreux, intolérable, qui rompt toute société entre les hommes et détruit la concorde, cet appui de notre débilité ; et pourtant ce vice est tellement vulgaire que celui même qui s’en plaint n’y a pas échappé.