Livre 7.26
XXVI. « Mais, dit-on, nul moyen ne sert. Il dissimule, il a oublié : que dois-je faire ? » Tu poses là une question de haute importance et par laquelle il convient de couronner cet ouvrage : comment faut-il supporter les ingrats ? Dans un esprit de calme, de douceur, de magnanimité. Que jamais l’âme la plus insensible, la plus oublieuse, la plus ingrate, ne te blesse au point qu’il ne te reste même plus la satisfaction d’avoir donné. Que jamais mauvais procédé ne t’arrache ces paroles : « Je voudrais ne l’avoir point fait. » Que ton bienfait, même malheureux, conserve encore pour toi ses charmes. L’ingrat se repentira toute sa vie si, même à ce moment, toi tu ne te repens point. Il n’y a pas à t’indigner de cet accident comme de quelque chose d’inouï, tu devrais t'étonner plutôt si cela n’arrivait point. C’est ou la peine ou la dépense qui rebute ces hommes, ou le risque à courir, ou la mauvaise honte d’avouer en rendant qu’ils ont reçu ; chez l’un c’est faute de savoir s’y prendre, chez l’autre indolence, chez un autre trop d’occupations. Vois ces immenses cupidités béantes et demandant toujours : t’étonneras-tu que nul ne rende, quand nul ne croit recevoir assez ? Est-il parmi de telles gens une âme tellement sûre et solide qu’on y puisse déposer sans risque un bienfait ? Ils sont forcenés de luxure ou esclaves de leur ventre, ou tout entiers au lucre, dont le chiffre seul, non les moyens, les préoccupe ; travaillés soit par l’envie, soit par l’ambition qui se rue en aveugle à travers les glaives. Et que d’âmes paralysées et décrépites ! Et, à l’opposé, que de cœurs inquiets, agités, en tourmente perpétuelle ! Et puis l’excessive estime de soi, et l’impudence, gonflée de ce qui fait sa honte. Que dirai-je des tendances obstinées au mal, de ces légèretés d’humeur voltigeant sans cesse d’un projet à l’autre ? Que l’on y joigne la témérité étourdie, et la crainte, toujours infidèle conseillère, et ce labyrinthe d’inconséquences où se débattent les hommes, l’audace chez les lâches, la discorde entre les plus intimes, et l’universelle maladie d’avoir foi en l’incertitude même, de dédaigner ce qu’on possède, de convoiter ce qu’on avait jugé inespérable.