Livre 7.16
XVI. Si pourtant tu me demandes mon avis, si tu veux que je te signifie ma réponse, ce sera que l’un se croie payé et que l’autre sache qu’il n’a point rendu ; que le bienfaiteur libère l’obligé et que celui-ci se tienne lié ; que le premier dise : « J’ai reçu, » et que l’autre réponde : « Je dois. »
Dans toute question ayons en vue l’intérêt social. Il faut fermer aux ingrats toute excuse qui pourrait leur être une échappatoire, un prétexte à nier leur dette. Tu as tout fait, dis-tu : eh bien ! fais encore. Crois-tu nos pères assez peu sensés pour n’avoir pas compris qu’il est fort injuste de mettre sur la même ligne celui qui dissipe en débauches ou au jeu l’argent reçu de son créancier, et l’homme à qui un incendie, un vol ou quelque autre accident fâcheux font perdre le bien d’autrui avec le sien ? S’ils n’ont admis aucune excuse, c’était pour apprendre aux hommes qu’ils doivent à tout prix tenir leur parole. Car il valait mieux rejeter un petit nombre d’excuses même fondées que de permettre à tous d’en hasarder de mauvaises. Tu as tout fait pour rendre. Cela doit suffire à ton bienfaiteur ; pour toi, c’est trop peu. De même, en effet, que s’il laisse ton zèle le plus ardent et le plus dévoué passer sous ses yeux comme non avenu, il ne mérite plus de retour ; de même aussi tu es ingrat si, quand il accepte comme payement ta bonne volonté, tu ne te crois pas d’autant plus redevable que l’on te tient quitte. Ne t’empare point de cet aveu, n’en prends pas acte, n’en cherche pas moins les occasions de rendre. Rends à l’un parce qu’il te répète, à l’autre parce qu’il te fait remise ; à celui-ci parce qu’il est méchant homme, à celui-là parce qu’il ne l’est point.
Aussi ne crois pas que cette question-ci te concerne : Le bienfait reçu d’un homme vertueux doit-il se rendre quand cet homme cesse de l’être et qu’il tourne au mal ? Car tu lui rendrais un dépôt qu’il t'aurait remis étant sage ; car, fût-il devenu méchant, tu lui payerais une dette : pourquoi pas aussi un bienfait ? Parce qu’il change, doit-il te changer ? Ce que tu recevrais d’un homme bien portant, tu ne le rendrais donc pas s’il tombait malade ? Comme si toujours un ami souffrant n’avait pas plus de droits sur nous ! Eh bien, l’âme de celui-ci est malade : assiste-le, supporte-le18 ; le vice est une maladie morale. Mais je crois qu’ici, pour mieux comprendre, il faut distinguer.