Livre 7.10
X. « Avarice, à quoi songes-tu ? Que d’objets l’emportent en valeur sur ton or ! Tous ceux dont je viens de parler sont en plus grand honneur et à plus haut prix ? Voyons maintenant, passons en revue tes trésors, tes lingots d’or et d’argent, dont l’humaine cupidité s’éblouit ! La terre elle-même, en offrant à sa surface tout ce qui pouvait nous être utile, avait caché, enfoui ces métaux ; et, comme c’étaient choses nuisibles et qui ne se produiraient au jour que pour le malheur des peuples, elle pesait sur elles de tout son poids. Je vois le fer, qu’on arrache aux mêmes ténèbres que l’or et que l’argent, de peur que l’instrument ni le salaire ne manquent aux hommes pour s’entr’égorger. Encore ceci offre-t-il quelque chose de matériel, quelque chose où l’esprit peut se laisser prendre à l’erreur des yeux : mais je vois aussi des contrats, des billets, des cautionnements, simulacres vides de la possession, des formules dont une avidité malade abuse l’imagination, heureuse de croire à ce qui n’est pas. Qu’est-ce en effet que tout cela ? Que sont les placements, les livres d’échéances, les usures, sinon des dénominations que la cupidité va chercher hors de la nature réelle ? Je puis me plaindre que cette nature n’ait pas plus profondément enseveli l’or et l’argent, qu’elle ne les ait pas surchargés d’un poids impossible à soulever. Mais que dire des registres, des supputations, de la vente du temps14 des sangsues du centième par mois, fléaux volontaires15 qui découlent de l’état social, ne présentant rien de visible aux yeux, de palpable aux mains, rêves d’une avarice qui n’embrasse que du vent ? Oh ! que je plains quiconque fonde sa joie sur l’énorme liste de ses domaines, sur de vastes espaces de terre cultivés par des malheureux enchaînés, et sur d’immenses troupeaux qui ont des provinces et des royaumes pour pacages, et sur un domestique plus nombreux que de belliqueuses nations, et sur des édifices privés qui surpassent en étendue de grandes villes ! Quand il aura bien couvé des yeux tous ces objets sur lesquels il a réparti et disséminé au loin sa fortune, quand il se sera bien gonflé d’orgueil, qu’il compare ce qu’il possède avec ce qu’il désire, il est pauvre. Laisse-moi libre, et rends-moi à mes vrais trésors. Mon royaume, à moi, c’est la sagesse : il est immense, il est paisible ; je possède toutes choses à condition qu’elles soient à tous. »