Livre 7.1
I. Bon courage, cher Libéralis,
Enfin nous prenons terre : ici plus de longueurs,
De détours fatigants, d’importunes lenteurs.
Ce livre-ci rassemble les restes d’une matière épuisée, et j’avise à découvrir non ce que je dois dire, mais ce que je n’ai pas dit. Prends toutefois tout ce reliquat en bonne part, puisque c’est pour toi qu’il y a reliquat. Si je n’avais eu qu’un but d’amour-propre, l’intérêt de mon œuvre eût dû croître graduellement, et j’eusse ménagé pour la fin de quoi réveiller même un appétit satisfait. Mais j’ai accumulé tout le plus essentiel sur le commencement : maintenant je glane ce qui a pu m’échapper. Et franchement, si tu me demandes mon avis, je ne crois pas qu’il importe fort, les points qui règlent la morale une fois traités, de s’attacher à d’autres questions imaginées non comme remèdes de l’âme, mais comme exercices de l’esprit. Car, ainsi que le dit si bien Démétrius le cynique, grand homme à mon avis, même si on le compare aux plus grands : « Il est plus utile de ne posséder qu’un petit nombre de sages préceptes, pourvu qu’on les tienne à sa portée et à son usage, que d’en avoir étudié mille qu’on n’a plus sous la main. Le bon lutteur, dit-il, n’est pas celui qui sait à fond toute la théorie des temps et enlacements dont l’application est rare sur l’arène ; c’est celui qui, après s’être longtemps et soigneusement exercé dans une ou deux positions, épie attentivement l’instant de les saisir : qu’importe en effet qu’il sache beaucoup, s’il sait tout ce qu’il faut pour vaincre1 ? De même, dans la philosophie, pour une foule de choses qui amusent, peu frappent au but. » Il est permis d’ignorer la cause qui fait déborder, puis refluer l’Océan ; pourquoi chaque septième année d’âge marque l’homme d’un cachet nouveau ; pourquoi les arcs d’un portique vu de loin ne gardent pas les mêmes proportions, mais se rétrécissent et se rapprochent vers les extrémités, tellement que l’intervalle des dernières colonnes devient nul ; pourquoi des jumeaux conçus séparément naissent ensemble ; si un seul acte de copulation suffit pour tous deux, ou si chacun a sa conception propre ; pourquoi à des naissances pareilles des destins divers, des points d’arrivée si distants l’un de l’autre, quand les points de départ diffèrent si peu. On ne perd pas grand’chose à négliger ce qu’il n’est ni possible ni utile de savoir. L’impénétrable vérité reste cachée dans son abîme. Et nous ne pouvons faire un crime à la nature de nous envier nos découvertes : car il n’y a de difficiles que celles dont tout l’avantage consiste à les avoir faites. Tout ce qui nous doit rendre meilleurs ou heureux, elle l’a mis sous nos yeux ou tout près de nous. Que, dédaignant les vicissitudes du sort, un homme s’élève au-dessus de la crainte et n’embrasse pas l’infini dans ses avides espérances, mais sache trouver en lui-même ses richesses2 ; qu’il ait banni les terreurs humaines et religieuses, bien sûr qu’il y a peu à redouter de la part des hommes et rien de la part des dieux ; que contempteur de ces choses qui font le supplice en même temps que la décoration de la vie, il soit parvenu à voir clairement que la mort n’est la source d’aucun mal, et qu’elle est le terme de bien des maux ; qu’il ait voué son cœur à la vertu et trouve unies toutes les voies par où elle l’appelle ; qu’en qualité d’être sociable et né pour le service de tous, il regarde le monde comme la patrie commune du genre humain ; qu’il ouvre sa conscience aux dieux3 et se conduise en tout comme il ferait sous l’œil du public ; qu’il ait pour soi plus de respect encore que pour les autres, un tel homme s’est dérobé aux orages et fixé où résident le calme et la sérénité ; il possède complètement la science utile et nécessaire : le reste n’est fait que pour amuser ses loisirs. Car il est permis à l’âme déjà recueillie en lieu sûr de se distraire à des études qui ornent l’esprit sans lui apporter plus de force.