Livre 6.9
IX. Car enfin, pour être reconnaissant, je dois vouloir faire de même que l’homme qui m’aura obligé. Quoi de plus injuste que de garder rancune à celui qui dans une presse m’aura foulé ou éclaboussé, ou poussé hors de mon chemin ? Et cependant rien autre chose ne l’affranchit du reproche, bien que l’injure soit dans le fait même, sinon qu’il ne croyait pas le commettre. Mon adversaire ne m’a pas obligé, par la même raison que le passant ne m’a point fait injure : on n’est ami ou ennemi que par la volonté. Que de gens la maladie a sauvés du service militaire ! Tel eût été témoin et victime de l’écroulement de sa maison, si l’assignation de sa partie adverse ne l’eût retenu dehors ; d’autres ont gagné au naufrage de ne pas tomber dans les mains des pirates. Mais on n’est pas tenu de reconnaissance envers le naufrage ou la maladie, parce que le hasard n’a pas conscience du service qu’il rend ; et nous ne savons nul gré à l’adversaire dont les chicanes nous ont sauvés, en nous faisant perdre notre repos et notre temps. Le bienfait n’existe qu’autant qu’il part d’une bonne volonté et qu’il a l’aveu de son auteur. On m’a servi sans le savoir, je ne dois rien : on m’a servi en voulant me nuire, j’agirai de même.