Livre 6.8
VIII. On peut obliger quelqu’un sans qu’il le sache, jamais sans le savoir soi-même. Souvent nous sommes guéris par des accidents qui ne sont pas pour cela des remèdes ; quelques personnes, pour être tombées dans une rivière par un grand froid, ont recouvré la santé ; il en est chez qui la flagellation a dissipé la fièvre quarte, et leur frayeur subite donnant un autre cours à l’imagination leur a fait oublier l’heure critique ; ce n’est pas à dire qu’aucune de ces choses, bien qu’elles aient sauvé quelques hommes, soient salutaires : ainsi certaines gens nous servent sans le vouloir et même par leur mauvaise volonté ; et il n’y a pas de reconnaissance à leur devoir de ce que la Fortune a fait tourner à notre avantage leurs desseins pernicieux. Penses-tu que je doive rien à l’homme dont la main, dirigée contre moi, a frappé mon ennemi, et qui m’eût blessé, s’il ne se fût mépris ? Souvent un témoin trop évidemment parjuré décrédite les imputations les plus vraies ; et l’accusé, qui semble en butte à un complot, devient dès lors intéressant. Mainte fois l’influence qui devait perdre est ce qui sauve ; et les juges refusent à la faveur une condamnation que méritait la cause. Ces juges toutefois n’ont pas obligé, bien qu’ils aient servi : car je considère où le trait s’adresse, non où il arrive ; et le bienfait se distingue de l’injure non par le résultat, mais par l’intention. Mon adversaire par ses discours contradictoires, par sa présomption offensante pour le juge, et n’ayant voulu qu’un témoin unique, a relevé ma cause. Je n’examine pas si sa maladresse m’a profité : sa volonté m’était hostile.