Livre 6.42
XLII. Souvent, cher Libéralis, j’ai remarqué en toi et pris pour ainsi dire sur le fait cette tendance, cet inquiet empressement à n’être en arrière d’aucune de tes obligations. Tant de souci ne sied point à la reconnaissance : elle doit au contraire prendre en soi la plus haute confiance, et sûre comme elle l’est que son attachement est sincère, bannir toute anxiété. C’est presque un outrage de dire : « Reprends ce que je te dois. »Que le premier droit du bienfaiteur soit le choix du moment où il veuille reprendre. « Mais je crains que le monde n’interprète mal mes délais. » C’est mal agir que de régler sa reconnaissance sur l’opinion plutôt que sur sa conscience. Tu as ici deux juges : toi, que tu ne saurais tromper, et le bienfaiteur, qui peut être ta dupe. « Quoi ! si l’occasion ne s’offre jamais, devrai-je donc éternellement ? » Oui, tu devras, mais tu devras ouvertement, mais tu seras heureux de devoir, mais tu auras grand plaisir à voir le dépôt laissé dans tes mains. C’est regretter d’avoir reçu que s’affliger de n’avoir point rendu encore. Pourquoi, si je t’ai semblé digne de t’obliger, te semblerais-je indigne que tu me doives ?