Livre 6.38
XXXVIII. Chez certaines nations, un vœu inhumain a été réputé crime. Du moins voyons-nous qu’à Athènes Démade fit condamner un homme qui vendait les objets nécessaires aux funérailles, sur la preuve qu’il avait souhaité de gros bénéfices, vœu qui ne pouvait s’éxaucer que par la mort de beaucoup de monde. On demande souvent néanmoins si cette condamnation fut juste. Peut-être cet homme désira-t-il non de vendre beaucoup, mais cher ; d’acheter à bon compte ce qu’il voulait revendre. Comme le commerce se compose et de l’achat et du débit, pourquoi rattacher à toute force à la seconde partie un vœu dont le succès s’applique à toutes deux ? À ce compte on pourrait condamner tous les gens de ce même métier : tous en effet veulent la même chose, c’est-à-dire font intérieurement le même vœu. La grande majorité des hommes serait à condamner : car qui ne doit son profit au désavantage d’un autre ? Le soldat soupire après la guerre, s’il aime la gloire ; la cherté des grains relève l’agriculteur ; le salaire de l’éloquence se proportionne au nombre des procès ; une année féconde en malades fait le bénéfice du médecin ; les trafficants d’objets de luxe s’enrichissent de la corruption des jeunes gens. Que l’inclémence du temps ou l’incendie respectent nos maisons, tu verras tomber l’industrie de ceux qui les bâtissent. Le vœu dont un homme a été convaincu est le vœu de tous. Est-ce qu’un Arruntius, un Aterius et mille autres qui font métier de capter des testaments, ne forment pas, dis-moi, les mêmes vœux que les ordonnateurs et entrepreneurs de pompes funèbres ? Encore ceux-ci ne savent-ils pas de quelles gens ils désirent la mort : mais eux, l’ami le plus intime, celui dont l’affection leur promet le plus, voilà l’homme qu’ils veulent voir mourir : on peut vivre sans faire tort aux premiers ; faire attendre les seconds c’est les ruiner. Ils aspirent donc et à recevoir le prix de leur honteuse servilité, et à se voir quittes d’un tribut onéreux. Donc aussi nul doute que le vœu proscrit dans un Athénien ne soit surtout le vœu de ces gens qui ne s’enrichissent de décès qu’en s’appauvrissant si l’on ne meurt point. Et pourtant, les souhaits de toute cette classe d’hommes sont aussi notoires qu’impunis. Enfin, que chacun s’interroge et rentre dans le secret de sa conscience pour y sonder les vœux qu’elle recèle, que de vœux qu’on rougit même de s’avouer, et combien peu pourraient s’émettre devant témoins !