Livre 6.34
XXXIV. Chez nous, C. Gracchus d’abord et, peu après, Livius Drusus, établirent les premiers l’usage de classer son monde, et de recevoir partie en audience privée, partie en petit cercle, tout le reste en masse. Ils avaient donc, ces gens-là, amis de première et amis de seconde classe, jamais de vrais amis. Donnes-tu ce titre à l’homme qui te salue à son rang de numéro ? A-t-il pu t’ouvrir loyalement son âme celui qui, par ta porte entre-bâillée, se glisse chez toi plutôt qu’il n’y entre ? Ose-t-il bien prendre son franc parler, l’homme qui n’est libre d’articuler le bonjour vulgaire et banal, qu’on jette même à des inconnus, que si son tour est arrivé ? Va chez lequel tu voudras de ces patrons qui étourdissent la ville du fracas de leurs visiteurs ; tu auras beau voir les rues encombrées de cette multitude, les chemins devenus trop étroits pour leurs bataillons de clients qui vont ou qui reviennent, sache que là il y a foule d’hommes, solitude d’amis. C’est dans le cœur, non dans l’antichambre, qu’on cherche un ami. C’est là qu’il faut le recevoir, le retenir ; le plus intime de notre être, voilà son asile. Apprends-leur cela, tu es reconnaissant. Tu te fais tort de penser qu’utile dans les revers seulement, tu cesses de l’être dans la bonne fortune. De même que dans toute conjoncture critique, ou fâcheuse, ou prospère, tu te conduis sagement et tâches d’appliquer aux unes la prudence, aux autres le courage, aux troisièmes la modération ; de même dans tous les cas également tu peux servir ton ami. Si tu ne t’éloignes pas de ses disgrâces ni ne les appelles de tes vœux, toujours s’offrira-t-il, sans même que tu le souhaites, parmi tant d’événements divers, des incidents qui fourniront matière à ton dévouement. Celui qui voudrait me voir riche pour avoir part à mon bien-être, semble former des vœux pour moi quand il ne songe qu’à lui-même ; ainsi me souhaiter quelque embarras pour employer son aide et son zèle à m’en délivrer, c’est être ingrat, c’est se préférer à moi et croire ne pas payer trop cher de mon malheur cette gratitude qui mérite un nom tout contraire. On veut par là s’affranchir, se décharger d’un fardeau qui pèse. Il y a loin entre se hâter en vue de rendre bienfait pour bienfait, et se hâter pour ne plus devoir. Qui veut rendre bienfait pour bienfait saura se prêter à ma convenance et désirera pour moi une occasion qui m’agrée : celui qui ne cherche rien qu’à se libérer pour son compte, voudra y parvenir de quelque manière que ce soit, ce qui est la pire des dispositions.