Livre 6.33
XXXIII. Mais, pour rentrer dans mon sujet, tu vois combien il est facile de s’acquitter envers les heureux, envers les hommes placés au comble de l’humaine prospérité. Dis-leur, non ce qu’ils veulent entendre, mais ce qu’ils voudront avoir toujours entendu ; que leurs oreilles, remplies d’adulations, s’ouvrent enfin à un langage sincère ; donne-leur des conseils qui les sauvent. Tu demandes ce que tu peux faire pour des gens si heureux ? fais qu’ils n’aient pas foi en leur bonheur ; qu’ils sachent tout ce qu’il faut de bras et de bras sûrs pour le retenir. Auras-tu faiblement mérité d’eux si tu leur arraches une bonne fois la folle assurance que leur puissance doive durer toujours, s’ils apprennent de toi que tous les dons du hasard sont changeants et fuient d’un vol plus prompt qu’ils ne viennent, et qu’on ne redescend point par les mêmes degrés du faîte où l’on est parvenu, mais que souvent du plus haut échelon au plus bas il n’est point d’intervalle ? Tu connais bien peu le prix de l’amitié, si tu ne crois pas leur donner beaucoup en leur donnant un ami, chose rare dans les palais et même dans l’histoire des siècles, chose qui ne manque nulle part davantage qu’aux lieux où l’on croit qu’elle abonde. Eh quoi ! ces listes énormes qui fatiguent la mémoire et la main des nomenclateurs, les crois-tu des listes d’amis ? Non, ceux-là ne nous aiment point, qui viennent par nombreuses phalanges frapper à notre porte, et qu’on partage en premières et secondes entrées, selon la vieille étiquette des rois et de ceux qui les singent en répartissant par sections tout un peuple de prétendus amis. C’est une des manies de l’orgueil de mettre bien haut la faveur de pénétrer jusqu’à son seuil, de le toucher : il accorde à titre d’honneur le droit de vous morfondre de plus près à sa porte, d’être le premier qui mette le pied dans l’intérieur où sont encore vingt autres portes qui tiennent exclus même les admis.