Livre 6.32
XXXII. Le divin Auguste exila sa fille, impudique au delà de toute la portée flétrissante du mot, et rendit publics les scandales de la maison impériale : des amants introduits par bandes ; Rome devenue le théâtre nocturne de leurs orgies ambulantes ; le Forum, et cette même tribune d’où le père avait proclamé la loi qui punit l’adultère, choisis par la fille pour y consommer les siens ; ces rendez-vous à la statue de Marsyas, où l’on s’attroupait tous les jours, quand, d’épouse infidèle, travestie en prostituée, elle se ménageait avec des complices inconnus le droit de tout faire. Ces débordements, qui réclamaient l’animadversion du prince, non moins que son silence, car il est des turpitudes qui retombent sur celui même qui les châtie, Auguste, peu maître de son courroux, les avait fait connaître à tous. Puis, à quelque temps de là, la colère faisant place à la honte, il gémit de n’avoir pas su taire ce qu’il avait appris trop tard, lorsqu’il n’y avait plus que du déshonneur à parler. Il s’écria plus d’une fois : « Rien de tout cela ne me fût arrivé si Mécène ou Agrippa eussent encore vécu. » Tant, avec des millions d’hommes, il est difficile d’en remplacer deux ! Ses légions sont taillées en pièces : d’autres sont levées sur-le-champ ; sa flotte est détruite : en peu de jours on en met à flot une nouvelle ; la flamme consume les édifices publics : ils se relèvent plus beaux de leurs cendres ; mais tout le reste de sa vie la place d’Agrippa et de Mécène demeura vide. Que conclure de là ? Que leurs pareils ne purent se retrouver, ou que ce fut la faute du prince, qui aima mieux se plaindre que chercher ? Ne nous figurons point qu’Agrippa et Mécène étaient dans l’usage de lui parler vrai ; s’ils eussent été en vie, ils eussent dissimulé comme les autres. C’est la tactique des souverains de louer les morts pour déprimer les vivants, et de prêter le mérite de la franchise à ceux dont ils n’ont plus à la redouter.