Livre 6.30
XXX. La triste occasion que tu désires, tu dois la repousser de tous tes vœux, l’écarter au plus loin. Pour pouvoir t’acquitter, as-tu besoin de la colère des dieux ? Et tu ne te sens pas coupable, quand tu vois mieux traité par eux l’homme envers qui tu te fais ingrat ? Représente-toi, par la pensée, une prison, des fers, l’accusé en deuil, la servitude, la guerre, l’indigence : voilà les crises que tu invoques ; si l’on contracte avec toi, voilà à quel prix on est quitte. Que ne désires-tu plutôt de voir puissant l’homme à qui tu dois tant, de le voir heureux ? Car, je l’ai dit, qui t’empêche de payer ta dette aux hommes même les plus privilégiés du sort ? Une pleine et ample matière te sera offerte pour cela. Quoi ? ignores-tu que les plus riches créanciers sont payés comme les autres ? Mais, car je ne veux pas t’enchaîner malgré toi, quand l’opulence sans bornes du bienfaiteur fermerait toutes les voies à la reconnaissance, apprends qu’il est un bien dont l’absence est fatale aux grandeurs, un bien qui manque à ceux qui possèdent tout. C’est à savoir un homme qui dise vrai ; il faut, quand, tout étourdis de mensonges, l’habitude d’ouïr ce qui flatte au lieu de ce qui est juste, les a conduits à ne plus connaître la vérité, il faut un homme qui les enlève à cette ligue et à ce concert d’impostures. Ne vois-tu pas dans quel précipice les entraîne le silence de toute voix libre, et ce dévouement qui se ravale en obséquieuse servilité ? Pas un ami qui parle du cœur pour conseiller ou pour dissuader : c’est un combat d’adulation. L’unique tâche de tous leurs familiers est de lutter à qui les trompera de la plus agréable manière. Abusés sur leurs forces, et se croyant aussi grands qu’on le leur répète, ils attirent sur eux sans motif des guerres qui vont tout mettre en danger de périr ; ils rompent d’utiles et indispensables alliances, et mus par des ressentiments que nul n’ose retenir, ils épuisent le sang des peuples pour finir par verser le leur ; cela parce qu’ils sévissent sur des soupçons admis comme preuves, qu’ils ont honte de se laisser fléchir comme on rougirait d’une défaite, et jugent éternel un pouvoir qui n’est jamais plus vacillant qu’à son apogée. Ils ont fait crouler en débris sur eux et les leurs de vastes empires, et n’ont point compris, sur ce théâtre éblouissant de grandeurs vaines et sitôt écoulées, qu’ils devaient s’attendre à tous les malheurs, du jour où nulle vérité ne pouvait plus se faire entendre à eux.