Livre 6.25
XXV. À ces ingrats, et à quiconque repousse le bienfait, non parce qu’il n’en veut pas, mais pour ne point devoir, ressemblent, dans la sphère opposée, ceux qui, par excès de gratitude, souhaitent à qui les a obligés, quelque disgrâce, quelque adversité où ils puissent prouver au bienfaiteur quel affectueux souvenir ils lui gardent. Est-ce là l’effet d’une intention droite et dévouée, on se le demande : ainsi font ceux qui, dans le délire d’une ardente passion, souhaitent l’exil à leur maîtresse pour partager son isolement et sa fuite ; la pauvreté, pour la sauver du besoin par des libéralités plus grandes ; la maladie, pour veiller à son chevet : ce qui serait l’imprécation d’un ennemi devient le vœu de ces amants. La haine ne diffère presque point, par ses effets, d’un amour insensé.Tel est à peu près le travers des hommes qui voudraient voir leurs amis dans la peine pour les en tirer, et chez qui le tort précède le bienfait, comme s’il n’était pas mieux de ne rien faire pour eux que de chercher par un crime à placer un bon office. Que dirait-on du pilote qui demanderait aux dieux le temps le plus contraire, l’ouragan, pour que le danger rehaussât le mérite de son art ? Que dirait-on du général qui prierait les dieux d’envoyer force ennemis investir son camp, et, dans une attaque soudaine, combler les fossés, arracher les palissades à la vue de son armée en désordre, arborer jusque sur les portes leurs drapeaux menaçants, afin que lui pût rétablir plus glorieusement des affaires perdues et désespérées ? Tous ceux-là tracent à leurs bienfaits une odieuse voie, qui invoquent les dieux contre l’homme dont ils se feront les sauveurs, et qui désirent l’abattre avant de le relever. Caractère inhumain, reconnaissance perverse que de vouloir du mal à ceux que l’honneur vous défend d’abandonner.