Livre 6.23
XXIII. Ajoutez que nulle contrainte étrangère n’a d’action sur les dieux : leur loi à eux, c’est leur éternelle volonté. Ce qu’ils réglèrent une fois, ils ne le changent plus. On ne peut donc imaginer qu’ils fassent rien contre leur vouloir ; car pour eux, ne pouvoir cesser, c’est vouloir continuer, et jamais un premier dessein ne les expose au repentir. Sans doute il ne leur est permis ni de s’arrêter ni de marcher en sens contraire ; mais le seul motif, c’est que leur propre autorité les enchaîne à leur décision, ce n’est pas faiblesse s’ils persistent, seulement il leur répugne de s’écarter de la meilleure voie qu’ils se sont souverainement tracée. Or, dans l’organisation primitive, dans l’arrangement de l’univers ils nous eurent en vue, nous aussi, et ils ont tenu compte de l’homme. Ne croyons donc pas qu’ils ne parcourent l’espace et ne poursuivent leur œuvre que pour eux, car nous-mêmes nous entrons dans le plan de cette œuvre. Nous devons donc au soleil, à la lune, à toute puissance céleste ce qu’on doit à des bienfaiteurs : en vain ont-ils un plus noble principe d’impulsion, un but plus auguste à atteindre, ils ne laissent pas de nous être utiles. Que dis-je ? Ils se sont proposé de l’être, et nous leur sommes obligés ; leurs bienfaits n’ont pu nous venir à leur insu, par surprise ; ce que nous recevions, ils savent que nous le devions recevoir. Et quoique leur mission soit plus haute et le fruit de leurs travaux plus sublime que de conserver de qui doit périr, néanmoins notre avantage aussi a, dès l’origine des choses, occupé leur prévoyance, et l’ordre établi dans le monde prouve assez que nous n’étions pas le dernier de leurs soins.
Nous devons une pieuse affection aux auteurs de nos jours ; que de fois pourtant l’homme s’unit à la femme sans vouloir devenir père ! Mais les dieux, peut-on croire qu’ils n’aient point su ce qui allait naître d’eux, eux qui pourvurent à ce que tous eussent dès l’abord des aliments et des secours ? Et ce n’est point négligemment qu’ils ont produit des êtres pour lesquels ils produisaient tant de choses. Oui, la nature nous a mûris dans sa pensée avant de nous créer ; et l’homme n’est pas un fruit si chétif qu’il ait pu tomber au hasard de sa main. Voyez quel champ elle nous a ouvert, et que l’étroite sphère de l’humanité est loin de restreindre l’empire de l’homme ! Voyez sur quel espace immense il est libre d’égarer ses pas, espace qui n’est point borné où finit la terre ; car nous plongeons dans toutes les parties de la nature ! Voyez l’audace de son intelligence, et comment seule elle connaît ou cherche à connaître les dieux, et va dans son vol sublime participer aux mystères célestes ! Reconnaissez que l’homme n’est pas une œuvre de précipitation et d’imprévoyance. Parmi ses plus grandes, la nature n’en a point dont elle se glorifie plus, à laquelle du moins elle étale plus sa gloire. Quelle étrange fureur de contester aux dieux leur générosité ! Comment payera-t-on des dettes qui ne s’acquittent jamais sans qu’il en coûte quelque chose, si l’on nie avoir rien rexu de ces bienfaiteurs, dont en le niant même on reçoit encore, et qui donneront toujours et ne redemanderont jamais ? Mais surtout quelle perversité de se croire quitte, par cela même que la bienfaisance survit au désaveu, et de ne voir dans la perpétuité et l’enchaînement des grâces que cet argument : « On était forcé de donner ! Je n’en veux pas ; qu’il les garde, qui les lui demande ? » Ajoutez à de telles paroles tout le vocabulaire de l’impudence ; en mérite-t-il moins bien de vous, l’être dont les largesses, à l’instant même où vous les niez, pleuvent sur vous, et qui, par un trait de bonté, je puis dire plus grand que tous les autres, malgré vos blasphèmes, vous donnera encore ?