Livre 6.21
XXI. « J’admettrais, objectera-t-on, que le soleil et la lune ont la volonté de nous être utiles, s’ils étaient libres de ne l’avoir pas. Or, il leur est impossible de ne pas se mouvoir, car enfin, qu’ils s’arrêtent, s’ils le peuvent, qu’ils suspendent leurs révolutions. » Vois par combien de raisons ceci se réfute. Est-ce à dire qu’on veuille moins parce qu’on ne peut pas ne point vouloir ? Et même la plus forte-preuve d’une volonté ferme ne se tire-t-elle pas de l’impossibilité de changer ? Il est impossible à l’homme vertueux de ne pas agir comme il fait ; il cesserait d’être vertueux s’il agissait autrement ; direz-vous qu’il ne sera jamais bienfaisant parce qu’il ne fait que ce qu’il doit ? Il ne peut pas ne point faire ce qu’il doit. D’ailleurs, il est bien différent de dire d’un homme : « Il ne peut pas ne point le faire parce qu’il y est forcé ; et de dire : « Il ne peut pas ne point le vouloir. » Car s’il y a pour lui nécessité d’agir, je ne dois le bienfait qu’à celui qui l’y a contraint. S’il y a nécessité pour lui de vouloir par cela seul qu’il n’a rien de mieux à vouloir, il n’est contraint que par lui-même. Ainsi ce que dans le premier cas je ne lui devais pas, dans le second je le lui dois. « Que les astres, dites-vous, cessent donc de vouloir. » Ici veuillez bien réfléchir. Où est l’homme assez hors de sens pour n’admettre pas comme volonté celle qui ne court risque ni de cesser, ni de passer à l’état contraire ; loin de là, il n’en est point, ce semble, de plus réelle que celle qui est constante au point d’être éternelle. S’il est vrai qu’on ait un vouloir lors même qu’on peut l’instant d’après ne l’avoir plus, refuserons-nous une volonté à l’être qui, par sa nature, ne peut pas ne point l’avoir ?