Livre 6.19
XIX. « Selon vous, me dira-t-on, je ne reçois aucun bienfait de l’homme qui me fait passer le Pô gratuitement ? » — Aucun. C’est un simple acte de bienveillance : le bienfait n’est pas là. Cet homme agit pour lui, ou du moins n’agit pas pour moi. Après tout, lui-même ne croit pas m’accorder un bienfait ; c’est en vue de la république, ou du voisinage, ou par vanité qu’il joue ce rôle, et en retour il attend un avantage quelconque, autre que le salaire individuel des passagers. « Eh quoi ! que l’empereur accorde à tous les Gaulois le droit de cité, aux Espagnols l’exemption d’impôt, ne lui devront-ils rien à ce titre individuellement ? » Oui, sans doute, et ce ne sera pas comme personnellement obligés, mais comme participant à l’obligation du pays. « Cependant, direz-vous, il n’a nullement songé à moi. Lors de ce bienfait général, ce n’est pas proprement à moi qu’il voulait donner le droit de cité, ce n’est pas à moi qu’il songeait. Pourquoi donc lui serais-je redevable s’il ne m’avait pas pour objet au moment d’accomplir son acte ? » Mais d’abord, devez-vous dire, en se proposant de faire du bien à tous les Gaulois, il se proposait de m’en faire, puisque j’étais Gaulois ; et, s’il ne m’a pas spécialement désigné, il m’a compris sous la désignation commune. Et, pour mon compte, j’ai contracté envers lui, non une dette privée, mais une dette collective : membre de la nation, je ne m'acquitterai pas en mon nom, mais au nom du pays, par contribution.